Le Japon commencera à déployer de nouveaux missiles locaux à plus longue portée plus tard ce mois-ci, marquant une étape majeure dans les efforts du pays pour opérationnaliser ses nouvelles « capacités de contre-attaque ». Cette décision représente l’une des manifestations les plus concrètes à ce jour de l’évolution de la stratégie de défense de Tokyo dans un contexte de tensions sécuritaires régionales croissantes.
Le 10 mars, le ministère japonais de la Défense a annoncé qu’une arme planée hypersonique lancée depuis le sol, connue sous le nom de projectile glissant à hypervitesse (HVGP), destinée à la défense des îles, serait déployée au camp Fuji de la Force terrestre d’autodéfense japonaise (JGSDF), dans la préfecture de Shizuoka, au centre du Japon, le 31 mars.
Le même jour verra également le premier déploiement opérationnel d’un missile sol-navire de type 12 amélioré au camp JGSDF Kengun, dans la préfecture de Kumamoto. Située dans le centre de Kyushu, la base place certaines parties de la Chine et de la péninsule coréenne dans la portée estimée du missile.
Ces deux déploiements marquent le début des efforts du Japon pour déployer des capacités de frappe à plus longue portée développées au niveau national. Avec les acquisitions prévues d’autres armes à distance, elles constituent un pilier central de la stratégie de Tokyo visant à dissuader les adversaires en mettant en danger des cibles militaires clés à de plus grandes distances.
Pendant des décennies, depuis la Seconde Guerre mondiale, le Japon a maintenu une posture de sécurité exclusivement axée sur la défense, limitant le rôle de ses forces d’autodéfense à repousser les attaques sur le territoire japonais.
Cependant, l’environnement sécuritaire régional a radicalement changé ces dernières années. La Corée du Nord a continué de faire progresser son programme d’armes nucléaires et de développer des missiles balistiques de plus en plus sophistiqués, tandis que la Chine a rapidement étendu ses capacités militaires et intensifié ses activités autour de la mer de Chine orientale, de Taiwan et du Pacifique occidental.
En réponse, le Japon a révisé ses trois documents clés en matière de sécurité en décembre 2022, notamment la Stratégie de sécurité nationale et la Stratégie de défense nationale. Les politiques mises à jour ont formellement introduit le concept de « capacités de contre-attaque » – la capacité de frapper les sites de lancement de missiles ennemis ou d’autres cibles militaires si le Japon est attaqué.
Les responsables japonais soulignent que ces capacités restent de nature défensive et ne seraient utilisées qu’en réponse à une attaque armée. Néanmoins, ce changement représente l’un des changements les plus importants dans la politique de défense du Japon depuis des décennies.
Les déploiements prévus pour mars offrent la première indication concrète de la manière dont ce concept sera mis en œuvre.
Le HVGP déployé au Camp Fuji est principalement conçu pour la défense des îles isolées du Japon, une mission de plus en plus importante à mesure que les tensions montent en mer de Chine orientale. La Chine a notamment intensifié ses activités autour des îles Senkaku – connues en Chine sous le nom d’îles Diaoyu – dont la souveraineté est disputée entre Tokyo et Pékin.
Contrairement aux missiles balistiques conventionnels, les véhicules planeurs hypersoniques se séparent de leurs propulseurs et suivent des trajectoires imprévisibles à des vitesses très élevées, ce qui les rend plus difficiles à intercepter par les systèmes de défense antimissile.
La version introduite au Camp Fuji est un des premiers modèles opérationnels avec une autonomie de plusieurs centaines de kilomètres. Le système sera affecté à une unité d’entraînement d’artillerie de la JGSDF, qui l’utilisera pour développer des tactiques opérationnelles et des méthodes d’entraînement.
Le HVGP représentant une toute nouvelle catégorie d’armes pour la JGSDF, le déploiement initial est principalement destiné à l’expérimentation et au développement de la doctrine.
Le ministère de la Défense prévoit d’étendre le déploiement au cours de l’exercice 2026 au camp Kamifurano à Hokkaido et au camp Ebino dans la préfecture de Miyazaki. Parallèlement, une version plus avancée, avec une autonomie allant jusqu’à environ 2 000 kilomètres, est en cours de développement.
Un missile sol-navire amélioré de type 12. Photo via l’agence japonaise d’acquisition, de technologie et de logistique.
Dans le même temps, le Japon déploiera le premier missile sol-navire amélioré de type 12, une version à portée considérablement étendue d’un système de défense côtière existant.
Le missile amélioré a une portée d’environ 1 000 kilomètres, contre environ 200 kilomètres pour le modèle original. Bien qu’initialement conçue pour cibler les navires hostiles s’approchant des côtes japonaises, la version améliorée devrait avoir la capacité de frapper des cibles terrestres telles que des installations de lancement de missiles.
Depuis le camp Kengun à Kumamoto, la portée du missile s’étendrait sur une grande partie de l’Asie de l’Est, atteignant potentiellement de grandes parties de la Corée du Nord et certaines parties de la côte orientale de la Chine.
Le missile devrait devenir un élément essentiel de la capacité de contre-attaque émergente du Japon, permettant aux forces terrestres d’attaquer les sites de lancement adverses ou d’autres infrastructures militaires hors de portée de nombreuses armes ennemies.
Le ministère de la Défense a accéléré le calendrier de déploiement d’environ un an, invoquant la nécessité de renforcer la dissuasion face aux défis sécuritaires régionaux croissants.
Malgré la logique stratégique de ces déploiements, ils ont suscité une controverse au niveau local.
Les habitants et les groupes civiques de Kumamoto ont organisé des manifestations devant le camp Kengun après la livraison d’équipements liés aux missiles à la base au début du 9 mars. Les manifestants ont averti que le déploiement de missiles à plus longue portée pourrait faire de la zone une cible en cas de conflit.
Les responsables locaux ont également exprimé leur frustration face à l’absence de notification préalable. Le maire de Kumamoto, Onishi Kazufumi, a déclaré que la gestion du processus par le ministère de la Défense avait miné la confiance du public et accru l’anxiété des habitants.
Le ministère prévoit d’organiser une séance d’information et une exposition d’équipement pour les gouvernements locaux et les représentants communautaires le 17 mars au Camp Kengun. Aucune réunion explicative similaire n’est prévue jusqu’à présent pour le déploiement du HVGP au Camp Fuji.
Le HVGP et le missile Type 12 amélioré ne sont qu’une partie d’un effort plus large visant à construire une capacité de frappe à plus longue portée.
Le Japon prévoit d’acquérir ou de développer huit types de missiles à plus longue portée, notamment des systèmes produits localement et des armes étrangères. Parmi eux figurent des missiles de croisière Tomahawk de fabrication américaine, que la Force d’autodéfense maritime japonaise envisage de déployer sur des destroyers Aegis modifiés.
Ensemble, ces systèmes donneront au Japon la capacité de frapper des cibles bien au-delà de son territoire immédiat pour la première fois depuis l’après-guerre.
Pour Tokyo, l’introduction de missiles à plus longue portée reflète un changement stratégique plus large : de s’appuyer principalement sur la défense antimissile et la protection du territoire vers le renforcement de la capacité de perturber les attaques ennemies à leur source.
La manière dont le Japon concilie cette posture militaire en évolution avec les préoccupations intérieures et la stabilité régionale façonnera probablement la prochaine phase de sa politique de défense.
Source:
thediplomat.com



