
Bruxelles est entrée depuis plusieurs mois dans une spirale inquiétante de violences armées, qui s’est encore accélérée cet été. Dans la nuit de samedi à dimanche, de nouveaux coups de feu ont retenti à Molenbeek-Saint-Jean, blessant au moins une personne dont l’état de santé restait incertain hier soir. Cet incident n’est que le dernier épisode d’une série particulièrement violente : en l’espace de deux semaines, plus de dix fusillades ont éclaté dans la capitale, dont deux mortelles. Depuis le début de l’année 2025, au moins cinquante-sept fusillades ont été recensées à Bruxelles, soit une moyenne effrayante d’un tir armé tous les quatre jours. Les quartiers les plus touchés sont désormais bien identifiés : Anderlecht, Molenbeek-Saint-Jean et Schaerbeek concentrent l’essentiel de ces violences.
Les autorités judiciaires et policières s’accordent à dire que ces échanges de tirs sont presque toujours liés à des règlements de comptes entre groupes rivaux dans le cadre du trafic de stupéfiants. Bruxelles, bien que petite capitale à l’échelle mondiale, se retrouve au cœur d’un flux criminel majeur : la cocaïne qui transite par le port d’Anvers irrigue l’ensemble de la région et alimente des réseaux organisés, souvent structurés autour de cellules familiales ou communautaires soudées, prêtes à recourir à la violence pour sécuriser leur territoire. Le procureur du roi de Bruxelles, Julien Moinil, parle d’une guerre de territoires assumée, où chaque camp tente de dissuader ses adversaires par la peur et les coups de force, plutôt que par des négociations. Cette escalade s’accompagne d’une sophistication croissante des moyens employés : armes automatiques de type Kalachnikov, pistolets semi-automatiques importés illégalement, et parfois même dispositifs de repérage et de surveillance pour localiser les cibles.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis janvier, plus de 6 200 suspects majeurs et près de 900 mineurs ont été traduits devant le parquet de Bruxelles. Parmi eux, environ 1 250 personnes sont soupçonnées d’avoir un lien direct avec le trafic de drogue, soit trois fois plus qu’en 2024. Cette explosion statistique ne se limite pas aux arrestations : elle reflète aussi une saturation inquiétante de la chaîne judiciaire. Le procureur Moinil insiste sur un point : « Ce n’est pas qu’une question de police dans la rue. C’est toute la chaîne pénale qui doit être renforcée : enquêteurs, magistrats, greffiers, services d’exécution des peines. » Les délais de traitement, déjà longs, allongent encore la période d’impunité perçue par les criminels.
Cette situation n’est pas sans lien avec l’histoire sociale et urbaine de certains quartiers. À Molenbeek, l’une des communes les plus densément peuplées d’Europe, la combinaison d’un fort taux de chômage, d’un manque chronique d’investissements publics et de tensions communautaires crée un terrain favorable aux réseaux criminels. Les jeunes, parfois mineurs, sont attirés par des gains rapides et un sentiment d’appartenance que la société peine à leur offrir. La proximité avec les grandes infrastructures de transport et la connaissance du terrain local rendent leur action d’autant plus difficile à contrer. Anderlecht et Schaerbeek connaissent des réalités comparables, avec une population jeune et cosmopolite, mais des poches entières de pauvreté où la présence institutionnelle est faible.
Face à cette flambée de violence, une réunion de crise a été organisée vendredi dernier à l’initiative du parquet, réunissant les responsables des différentes zones de police bruxelloises. La bourgmestre faisant fonction de Molenbeek, Saliha Raïss, a publiquement demandé au gouvernement fédéral d’intervenir, estimant que la commune ne disposait plus des moyens suffisants pour contenir cette vague criminelle. Les appels se multiplient pour une réponse structurelle : augmentation des effectifs, renforcement des capacités judiciaires, meilleure coordination entre les zones de police, et surtout, une stratégie de long terme pour assécher les revenus des trafiquants. Plusieurs observateurs soulignent que sans mesures de fond, notamment un travail social intensif, une lutte plus ferme contre l’économie souterraine et un renforcement de la coopération internationale contre le trafic, les opérations policières ponctuelles ne feront que déplacer le problème d’un quartier à un autre.
La gravité de la situation interpelle d’autant plus que Bruxelles, depuis plusieurs années, était déjà citée dans les rapports européens comme un point névralgique du narcotrafic, mais sans que des mesures durables ne soient mises en place. La situation actuelle illustre le risque prévisible de laisser se développer un écosystème criminel qui ne craint plus l’autorité publique. Pour nombre d’habitants, chaque nouvelle fusillade ne provoque plus la stupeur, mais un mélange de peur et de résignation. Le danger est réel : si cette normalisation de la violence armée perdure, c’est la sécurité et la cohésion même de la capitale belge qui sont menacées.




