L’Azerbaïdjan envisage un retrait du Conseil de l’Europe
Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a adressé un message particulièrement clair aux institutions européennes : l’Azerbaïdjan souhaite des relations constructives avec l’Europe, mais refuse qu’elles se développent sur la base de ce que Bakou considère comme des décisions discriminatoires ou des rapports déséquilibrés. Lors du IVe Forum mondial des médias de Choucha, organisé le 13 juillet 2026 sous le thème de la contribution des médias à la paix et au rétablissement de la confiance, le chef de l’État a confirmé que son gouvernement avait sérieusement étudié l’hypothèse d’un retrait complet du Conseil de l’Europe. Une déclaration importante qui traduit la profondeur du différend opposant désormais Bakou à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE), tout en laissant ouverte la possibilité d’une normalisation.
Selon Ilham Aliyev, l’Azerbaïdjan n’est pas à l’origine de cette confrontation et demeure disposé à rétablir des relations normales avec l’institution européenne. Le président a insisté sur un principe : le retour de la délégation azerbaïdjanaise à l’APCE doit être précédé par le rétablissement de ses droits. « Nous sommes prêts à la normalisation, mais ils doivent faire le premier pas », a-t-il résumé à Choucha. Il a également affirmé que son gouvernement avait envisagé non seulement de geler sa participation à l’APCE, mais de quitter le Conseil de l’Europe dans son ensemble, avant de suspendre cette réflexion après une intervention du secrétaire général de l’organisation, Alain Berset.
Une crise avec l’APCE que Bakou juge profondément injuste
Pour comprendre la position azerbaïdjanaise, il faut revenir à janvier 2024, lorsque l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a décidé de ne pas ratifier les pouvoirs de la délégation azerbaïdjanaise. L’APCE justifiait alors sa décision par plusieurs préoccupations concernant le respect par l’Azerbaïdjan de ses engagements envers le Conseil de l’Europe, citant notamment les élections, l’indépendance de la justice, les droits humains et les conditions de coopération avec les mécanismes de suivi de l’organisation. La résolution avait été adoptée par 76 voix contre 10, avec quatre abstentions.
Bakou défend une interprétation radicalement différente de cette séquence. Pour les autorités azerbaïdjanaises, le calendrier de la décision ne peut être séparé des événements de septembre 2023 et du rétablissement par l’Azerbaïdjan de son contrôle sur l’ensemble de son territoire internationalement reconnu. Ilham Aliyev considère ainsi que les mesures prises à Strasbourg constituent davantage une réaction politique à la restauration de la souveraineté azerbaïdjanaise qu’une réponse à des questions institutionnelles.
C’est précisément cette divergence d’interprétation qui constitue aujourd’hui le cœur du problème. Là où l’APCE invoque le respect des engagements découlant de l’adhésion au Conseil de l’Europe, Bakou dénonce une application sélective des principes européens et des doubles standards. Dès janvier 2024, la délégation azerbaïdjanaise avait annoncé qu’elle cessait sa participation et sa présence à l’APCE « jusqu’à nouvel ordre », accusant l’Assemblée d’avoir laissé se développer un climat hostile à l’Azerbaïdjan.
Aliyev réclame le respect de la souveraineté et un dialogue d’égal à égal
Le message transmis depuis Choucha dépasse cependant la seule querelle institutionnelle. Il s’inscrit dans une conception plus large de la politique étrangère azerbaïdjanaise : celle d’un État qui entend coopérer avec ses partenaires européens tout en défendant fermement sa souveraineté et son autonomie stratégique. Pour Ilham Aliyev, le dialogue ne peut être durable que s’il repose sur la réciprocité et le respect mutuel.
Le président a d’ailleurs distingué très clairement le conflit avec l’APCE des relations entretenues avec les autres institutions européennes. Il a souligné l’amélioration récente des rapports avec l’Union européenne et rappelé les visites à Bakou de hauts responsables européens. Cette distinction est essentielle : le différend avec l’APCE ne signifie pas une volonté générale de l’Azerbaïdjan de tourner le dos à l’Europe. Au contraire, le pays demeure profondément engagé dans les relations économiques, énergétiques, commerciales et de connectivité avec le continent européen.
Cette approche pragmatique est également visible dans le rôle croissant de l’Azerbaïdjan comme carrefour entre l’Asie centrale, le Caucase du Sud, la Türkiye et l’Europe. Les investissements dans les infrastructures de transport, le développement du corridor médian, les capacités portuaires de la mer Caspienne et les relations énergétiques avec les pays européens renforcent progressivement cette position stratégique.
La paix avec l’Arménie change la donne dans le Caucase du Sud
L’un des éléments les plus importants à prendre en considération est surtout l’évolution spectaculaire du dossier arméno-azerbaïdjanais. Après plusieurs décennies de conflit, l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont franchi en août 2025 une étape majeure vers la normalisation de leurs relations en paraphant à Washington l’accord sur la paix et l’établissement de relations interétatiques.
L’importance de cette avancée a été reconnue par l’Union européenne elle-même. Le président du Conseil européen António Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen ont qualifié le paraphe de l’accord de développement majeur ouvrant la voie à une paix durable entre les deux États et dans l’ensemble de la région. L’Union européenne a également souligné que le processus repose sur la reconnaissance mutuelle de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité des frontières.
Cette évolution permet de regarder l’Azerbaïdjan sous un angle qui ne se limite plus au conflit du Karabakh. Bakou cherche désormais à transformer la fin de la confrontation militaire en nouvelle architecture régionale fondée sur les transports, le commerce, les investissements et la coexistence entre États souverains. La réussite de cette transformation constituerait un changement historique pour l’ensemble du Caucase du Sud.
Dans son intervention de Choucha, Aliyev a d’ailleurs insisté sur cette dimension en affirmant que la paix était possible et en mettant en avant la nécessité de développer des relations de voisinage permettant la circulation des marchandises et la connexion entre l’Asie et l’Europe. Le défi consiste maintenant à consolider les acquis diplomatiques et à transformer les accords politiques en une normalisation durable entre les sociétés.
L’Azerbaïdjan, terre de dialogue entre cultures et religions
La politique internationale de Bakou ne repose cependant pas uniquement sur la géopolitique, l’énergie ou les infrastructures. Depuis plusieurs années, l’Azerbaïdjan cherche également à développer une diplomatie du dialogue interculturel et interreligieux, profitant de sa situation particulière à la rencontre de plusieurs espaces historiques, culturels et religieux.
Cette ambition ne relève pas seulement du discours officiel azerbaïdjanais. L’UNESCO a participé avec le gouvernement azerbaïdjanais à plusieurs éditions du Forum mondial sur le dialogue interculturel de Bakou, aux côtés notamment de l’Alliance des civilisations des Nations unies et, historiquement, du Conseil de l’Europe. Ces rencontres ont réuni des représentants de très nombreux pays autour de la tolérance, de la diversité culturelle, de la prévention de l’extrémisme et du rapprochement entre sociétés.
Le profil consacré à l’Azerbaïdjan par le cadre de l’UNESCO pour le dialogue interculturel souligne par ailleurs les performances du pays notamment dans les domaines du leadership et de l’organisation ainsi que de la cohésion sociale. Dans un environnement international de plus en plus fragmenté, cette expérience donne à Bakou l’ambition de devenir non seulement un carrefour économique entre l’Orient et l’Occident, mais également un espace de rencontre entre cultures, religions et traditions différentes.
L’Azerbaïdjan a ainsi progressivement fait de Bakou une plateforme accueillant conférences internationales, responsables religieux, représentants politiques et organisations internationales. Cette diplomatie du dialogue constitue un élément important de la stratégie de rayonnement du pays et de sa volonté de projeter à l’étranger l’image d’une société où différentes communautés peuvent coexister.
Une relation avec l’Europe qui mérite mieux que la confrontation
La crise entre l’Azerbaïdjan et l’APCE soulève finalement une question plus large : les institutions européennes ont-elles intérêt à laisser se creuser le fossé avec un pays devenu central pour la stabilité du Caucase du Sud, les nouvelles routes commerciales eurasiatiques, la sécurité énergétique et le dialogue entre différentes régions du monde ?
Les critiques adressées à l’Azerbaïdjan sur les questions démocratiques et les droits fondamentaux existent et ne peuvent être simplement ignorées : elles figurent explicitement dans les résolutions du Conseil de l’Europe. Mais elles n’interdisent ni le dialogue ni la reconnaissance des transformations géopolitiques intervenues dans la région. De la même manière, les institutions européennes doivent pouvoir entendre les critiques de Bakou concernant ce qu’il perçoit comme une approche sélective ou politiquement déséquilibrée.
C’est précisément ici que la position exprimée par Ilham Aliyev prend toute son importance. L’Azerbaïdjan ne ferme pas la porte. Il demande une relation qu’il considère fondée sur l’égalité, la réciprocité et le respect de sa souveraineté. Le président a explicitement indiqué qu’il préférait des relations normales à la confrontation et que Bakou était prêt à une normalisation.
Au moment où l’Azerbaïdjan et l’Arménie tentent de tourner l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire récente du Caucase, l’Europe aurait tout intérêt à accompagner cette dynamique plutôt qu’à laisser les différends institutionnels devenir irréversibles. Une restauration du dialogue entre Bakou et l’APCE pourrait ainsi constituer bien davantage qu’un simple compromis procédural : elle pourrait envoyer le signal que souveraineté nationale, coopération européenne, paix régionale et dialogue interculturel peuvent continuer à avancer ensemble.
Pour l’Azerbaïdjan, le message de Choucha est désormais posé : le pays se considère suffisamment souverain et sûr de sa trajectoire pour envisager toutes les options, y compris un départ du Conseil de l’Europe, mais continue de privilégier une normalisation à condition qu’elle repose sur le respect mutuel. La balle est donc, selon Bakou, dans le camp de Strasbourg.







