Quand un pays laisse partir sa jeunesse: Tribune d’Isaac Hammouch

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Il est des images qui n’ont besoin d’aucun commentaire, tant leur silence parle de lui-même. Lorsque le monde voit des centaines, voire des milliers de jeunes Marocains courir vers la mer, nager dans les eaux qui séparent le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, ou s’agripper aux grillages et aux barrières en sachant que leur destin peut être la noyade, l’arrestation ou le refoulement, la véritable question que tout responsable devrait se poser n’est pas : comment sont-ils arrivés jusqu’à la frontière ?, mais plutôt : comment en sont-ils arrivés à un tel degré de désespoir ?

Par nature, l’être humain ne fuit pas son pays. Une patrie n’est pas seulement un territoire ; c’est une famille, une mémoire, une langue, une identité et un sentiment d’appartenance. Renoncer à tout cela pour un avenir incertain n’est jamais un choix anodin. Si quelqu’un décide malgré tout de partir, c’est qu’il en vient à croire que l’inconnu, malgré tous les dangers qu’il comporte, est moins cruel que la réalité qu’il vit.

L’immigration irrégulière ne constitue donc pas seulement une question de sécurité ou de contrôle des frontières entre le Maroc et l’Espagne. Elle représente avant tout un référendum social silencieux, où une partie de la jeunesse vote avec ses pieds, exprimant ainsi qu’elle ne voit plus d’avenir clair dans le pays où elle est née.

La coïncidence est d’autant plus frappante que ces scènes se sont déroulées au moment où le Royaume célébrait la Fête du Trône, une journée censée symboliser le renouvellement du lien de confiance entre l’État et la société et mettre en valeur les réalisations du pays. Pourtant, les images qui ont circulé dans les médias et sur les réseaux sociaux ne montraient pas seulement les célébrations officielles ; elles montraient aussi des jeunes prêts à risquer leur vie pour atteindre l’autre rive.

Cette simultanéité peut relever du hasard. Elle peut aussi s’expliquer par des rumeurs évoquant une traversée plus facile à ce moment-là. Mais sur le plan politique et symbolique, le message demeure puissant : le moment choisi remet inévitablement la question de la confiance au cœur du débat.

Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a réalisé d’importants projets structurants dont il serait injuste de nier l’importance. Le pays s’est doté d’infrastructures modernes, de ports parmi les plus performants d’Afrique, d’autoroutes, d’un réseau ferroviaire à grande vitesse, a attiré des investissements industriels majeurs et se prépare à accueillir plusieurs événements sportifs internationaux. Ces réussites sont réelles et participent à l’image d’un Maroc moderne.

Mais les critères d’évaluation d’un investisseur ne sont pas ceux d’un citoyen.

Le citoyen ne mesure pas la réussite d’un État à la longueur des autoroutes, mais au temps qu’il attend aux urgences d’un hôpital. Il ne la mesure pas au nombre de nouveaux stades construits, mais à la qualité de l’école publique où étudient ses enfants. Il ne la mesure pas au montant des investissements annoncés, mais aux perspectives d’emploi qui s’offrent à lui après ses études.

Aussi performant soit-il, aucun modèle de développement ne peut être considéré comme pleinement réussi si les citoyens n’en ressentent pas concrètement les bénéfices dans leur quotidien.

La crise que traverse aujourd’hui une partie de la jeunesse marocaine n’est pas uniquement une crise économique. C’est avant tout une crise de confiance.

La confiance ne se décrète pas ; elle se construit au fil des années. Lorsqu’un citoyen entend les mêmes promesses à chaque échéance politique tandis que les difficultés liées à l’éducation, à la santé, au logement ou au chômage persistent, il est naturel que cette confiance s’érode progressivement.

Lorsque les jeunes ont le sentiment que les chances de réussir ne sont pas les mêmes pour tous, ou que la réussite dépend davantage des relations, de l’influence ou des privilèges que du mérite, une interrogation fondamentale finit par s’imposer : l’avenir est-il encore ici, ou se trouve-t-il ailleurs ?

Les chiffres officiels, comme les rapports des organisations nationales et internationales, rappellent que le chômage — en particulier celui des jeunes diplômés — demeure l’un des principaux défis auxquels le Maroc est confronté. Les inégalités sociales et territoriales, la qualité des services publics ainsi que la persistance de la précarité dans plusieurs régions figurent également parmi les préoccupations régulièrement soulignées. Il ne s’agit pas d’un discours partisan, mais d’une réalité reconnue par les institutions elles-mêmes.

Le problème le plus profond est peut-être ailleurs : beaucoup de jeunes ne voient plus de lien clair entre l’effort et la récompense. Après des années d’études, certains se retrouvent sans emploi ou occupent des postes qui ne leur garantissent ni stabilité ni perspectives. Peu à peu, ils cessent de croire que le travail et le mérite suffisent à construire un avenir.

Même lorsque cette perception ne reflète pas toute la réalité, elle influence profondément les comportements. Car la politique ne se mesure pas uniquement à travers les statistiques ; elle se mesure aussi à travers ce que ressent la population. Ce sentiment collectif agit directement sur la confiance, les choix de vie, la stabilité sociale… et les départs.

Il serait simpliste d’attribuer cette situation à la seule responsabilité du gouvernement, du Roi ou des citoyens. Un État est un ensemble d’institutions, d’administrations, d’acteurs économiques et de composantes de la société civile.

Mais une question demeure légitime : l’investissement dans le capital humain a-t-il progressé au même rythme que l’investissement dans les infrastructures ? L’école publique, la santé, l’emploi et la protection sociale ont-ils bénéficié de la même priorité que les grands projets structurants ? Ce sont des interrogations politiques légitimes auxquelles seules les politiques publiques et leurs résultats peuvent répondre.

Le plus grand risque pour un pays n’est pas de perdre des investissements ou des ressources financières. C’est de perdre la confiance de sa jeunesse.

Des infrastructures peuvent être construites. Une économie peut se redresser. Mais reconstruire la confiance exige beaucoup plus de temps, parce qu’elle dépend de politiques dont les citoyens perçoivent les effets dans leur vie quotidienne, et non uniquement dans les discours officiels ou les rapports administratifs.

Les scènes de départ collectif ne doivent donc pas être interprétées comme un rejet du pays, mais comme le signe que beaucoup de jeunes estiment que leur pays ne leur offre plus les perspectives auxquelles ils aspirent.

Il serait dangereux de réduire ce message à une polémique politique ou à une logique de confrontation. Il devrait être entendu comme un signal d’alarme, car les sociétés qui ignorent ce type de message finissent toujours par en payer le prix.

Un pays ne devient pas fort uniquement parce qu’il construit des ports, des aéroports ou des lignes ferroviaires. Il devient véritablement fort lorsque sa jeunesse est convaincue qu’elle peut y réaliser ses rêves.

Lorsqu’un pays réussit à donner envie à ses jeunes de rester, il remporte sans doute la plus importante des batailles : celle de l’espoir.

En revanche, lorsque la mer, avec ses vagues, ses dangers et son incertitude, semble moins effrayante que le fait de rester, le véritable problème n’est plus la mer. Il réside dans la confiance qu’une partie de la jeunesse a perdue envers son avenir.

Et ce n’est pas la fin de l’histoire de la migration.

C’est le début d’une question bien plus fondamentale : comment reconstruire le lien de confiance entre les citoyens et l’État afin que le rêve des jeunes soit de bâtir leur pays, plutôt que d’en chercher un autre ?

(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belge d’origine marocaine. Auteur de plusieurs ouvrages et articles d’analyse, il s’intéresse aux questions de société, de gouvernance ainsi qu’aux transformations politiques et sociales du monde contemporain.

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