Alors que le Maroc approche des élections législatives de septembre 2026, une lecture superficielle pourrait suggérer un moment politique conventionnel, façonné par un bilan gouvernemental contesté, une opposition fragmentée et un électorat désillusionné. Pourtant, une analyse plus approfondie révèle une dynamique plus profonde : un système politique confronté à un déséquilibre croissant entre la performance stratégique de l’État et la fragilité sociale de sa base, qui semble désormais chercher non pas la rupture, mais une correction contrôlée.
C’est dans ce contexte que le nom de Fouad Ali El Himma a refait surface dans les milieux politiques et diplomatiques. Cela ne doit pas être interprété comme le retour d’un acteur politique conventionnel en quête de pouvoir, mais plutôt comme la possible réémergence d’un besoin systémique : la réactivation d’une forme d’ingénierie politique capable d’organiser la transition sans déstabiliser l’architecture institutionnelle. Dans l’histoire récente du Maroc, une telle ingénierie politique n’a pas été une anomalie, mais un mécanisme de régulation, mobilisé lorsque les équilibres politiques deviennent trop fragiles pour être laissés à la seule compétition électorale. L’instabilité actuelle n’est pas institutionnelle ; c’est fondamentalement social.
Sur le plan extérieur, le Maroc continue de démontrer des réalisations stratégiques significatives. La consolidation progressive de sa position sur le Sahara occidental, sous la houlette du roi Mohammed VI, a transformé un conflit de longue date en levier de projection diplomatique. L’ouverture de consulats dans les provinces du sud, l’évolution des positions internationales et l’intégration croissante du plan d’autonomie dans les discussions stratégiques pointent vers un virage en faveur du Maroc. Dans le même temps, le Royaume a fondamentalement redéfini ses relations avec l’Afrique, allant au-delà de la diplomatie symbolique vers une intégration économique structurée.
Les banques marocaines opèrent désormais dans plusieurs économies africaines, les entreprises nationales ont acquis des positions fortes dans les télécommunications et les infrastructures, et de grands projets logistiques remodèlent les flux commerciaux régionaux. Le projet du port Dakhla Atlantique incarne à lui seul cette ambition, visant à positionner le Maroc comme un hub stratégique reliant l’Afrique de l’Ouest, l’Europe et les Amériques. Cette vision est encore renforcée par des investissements dans les énergies renouvelables, notamment le solaire et l’hydrogène vert, permettant au pays de s’aligner sur les transitions énergétiques mondiales. Malgré les chocs économiques successifs, les équilibres macroéconomiques ont été largement préservés, renforçant l’image du Maroc comme partenaire stable et crédible aux yeux des institutions internationales.
Cependant, ce succès stratégique produit un effet paradoxal : il accentue la perception d’un décalage croissant entre l’ambition nationale et la réalité vécue. Sur le terrain, les indicateurs sociaux racontent une histoire plus complexe et politiquement décisive. Le chômage reste élevé, oscillant autour de 13 pour cent, mais ce chiffre cache une fracture générationnelle plus profonde, avec plus d’un tiers des jeunes sans emploi. Cette réalité alimente la frustration structurelle, en particulier parmi les jeunes instruits qui sont pleinement conscients des opportunités mondiales mais restent exclus de leur accès.
Dans le même temps, le pouvoir d’achat est devenu une source centrale de tensions. L’inflation de ces dernières années, notamment dans les secteurs de l’alimentation, de l’énergie et du logement, a exercé une pression considérable sur les ménages. Dans les classes moyennes urbaines comme dans les quartiers populaires, la perception dominante est celle du déclin, alors que les revenus stagnent tandis que les dépenses essentielles continuent d’augmenter. Cette tension économique quotidienne renforce le sentiment d’inégalité, d’autant plus que les projets nationaux à grande échelle, aussi ambitieux soient-ils, semblent déconnectés des préoccupations sociales immédiates.
Les tensions sur le logement illustrent encore davantage cet écart. Dans plusieurs villes, les opérations de démolition et de restructuration urbaine, souvent justifiées par les politiques de développement, sont vécues comme brutales et insuffisamment gérées. Les familles déplacées, les conflits sur l’indemnisation et le dialogue limité dans certains cas ont contribué à un climat de méfiance. Dans les zones rurales, des années de sécheresse répétées ont affaibli les économies locales, accéléré la migration vers les villes et aggravé les inégalités territoriales, exposant les communautés à des transformations rapides sans mécanismes de soutien adéquats.
Cette accumulation de pressions a conduit à une érosion progressive mais profonde de la confiance. Cette érosion ne se traduit pas nécessairement par une opposition politique structurée mais se manifeste plutôt par un désengagement, un éloignement croissant des institutions et une tendance croissante à l’abstention. Dans ce contexte, le Rassemblement national des indépendants, dirigé par Aziz Akhannouch, se retrouve sous une pression importante. Arrivé au pouvoir avec des promesses de réformes rapides et tangibles, le parti est désormais perçu par une partie de la population comme déconnecté des réalités quotidiennes.
Cela n’est pas nécessairement dû à une incapacité à gouverner, mais plutôt au fait que le pays a eu du mal à traduire sa politique en améliorations visibles dans la vie quotidienne. Dans une telle configuration, un vote de protestation devient un scénario crédible. Cependant, au Maroc, un tel vote ne produit pas automatiquement une alternance conventionnelle du pouvoir. Au contraire, cela conduit souvent à une redistribution des rôles politiques, permettant au système d’absorber le mécontentement sans subir de transformation fondamentale. C’est précisément dans ce cadre que le rôle potentiel de Fouad Ali El Himma prend toute son importance.
Sa possible réémergence peut être interprétée comme une réponse au besoin de rééquilibrage systémique. Grâce à sa profonde compréhension des dynamiques institutionnelles, ses réseaux étendus et sa capacité d’anticipation stratégique, il représente une force stabilisatrice potentielle. Dans un contexte où aucun parti ne semble capable de structurer une majorité forte et crédible, une telle influence peut contribuer à prévenir une fragmentation excessive et faciliter une transition politique cohérente.
Pourtant, cette perspective comporte une tension inhérente. Même si cela peut préserver la stabilité et assurer la continuité, cela risque également d’être perçu comme limitant la dynamique démocratique. Dans une société de plus en plus informée et exigeante, la légitimité ne repose plus uniquement sur la stabilité, mais aussi sur la transparence et la participation. En fin de compte, les défis actuels du Maroc s’étendent au-delà de la sphère politique. Ils sont de nature sociale, économique et territoriale et nécessitent des réponses concrètes, visibles et mesurables. L’ingénierie politique peut aider à organiser la transition, mais elle ne peut, à elle seule, générer la confiance du public. Le véritable défi pour 2026 réside dans la capacité du système à reconnecter les politiques publiques avec la réalité sociale et à garantir que les acquis stratégiques du Maroc se traduisent par des améliorations tangibles pour sa population.
Isaac Hammouch Journaliste et écrivain belgo-marocain spécialisé dans la gouvernance, les transformations sociétales et les dynamiques politiques contemporaines.
Source:
europeantimes.news




