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Le Forum des médias des Émirats arabes unis : quand l’information devient une architecture de puissance

Par Isaac Hammouch


Il existe aujourd’hui très peu d’espaces dans le monde arabe où l’on parle des médias sans posture défensive, sans nostalgie et sans complexe. Le Arab Media Forum, organisé chaque année à Dubaï, fait partie de ces rares lieux où l’information n’est pas abordée comme une simple profession, mais comme un levier stratégique central de souveraineté, d’influence et de projection internationale. Ce forum n’est pas un salon de journalistes. C’est un laboratoire de pouvoir doux, pensé, financé et assumé comme tel par les Émirats arabes unis.


Depuis sa création au début des années 2000, le Forum s’est imposé comme la principale plateforme médiatique du monde arabe, accueillant chaque année entre 2 500 et 3 500 participants accrédités, issus de plus de 50 pays. Ministres de l’Information, patrons de grands groupes audiovisuels, rédacteurs en chef, responsables de plateformes numériques, experts en intelligence artificielle, communicants gouvernementaux et universitaires s’y croisent dans un cadre ultra-maîtrisé. À titre de comparaison, peu d’événements médiatiques régionaux dépassent le seuil des 800 participants. Ici, la masse critique est volontairement élevée : le message doit circuler, se diffuser, s’imposer.


Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le secteur des médias et du contenu aux Émirats arabes unis représente aujourd’hui un marché estimé à plus de 8 milliards de dollars, avec une croissance annuelle moyenne oscillant entre 6 et 8 %. Dubaï concentre à elle seule plus de 1 500 entreprises médiatiques actives, dont des chaînes internationales, des agences de presse, des studios de production et des plateformes numériques. Le Dubai Press Club, qui organise le Forum, bénéficie d’un budget annuel estimé entre 30 et 40 millions de dollars, dont une part significative est directement dédiée aux grands événements internationaux, au premier rang desquels le Forum des médias.


Mais l’essentiel n’est pas seulement budgétaire. La véritable stratégie des Émirats repose sur une compréhension très fine de la mutation de l’information. Dans un monde où plus de 65 % des jeunes arabes s’informent prioritairement via les réseaux sociaux, où TikTok, X, Instagram et YouTube façonnent les perceptions politiques plus que les journaux traditionnels, les Émirats ont fait un choix clair : ne pas subir la révolution numérique, mais la structurer. Le Forum sert précisément à cela. On n’y débat pas seulement d’éthique ou de liberté de la presse au sens classique, mais de data, d’algorithmes, de narration, d’influence cognitive et de souveraineté informationnelle.


Les panels consacrés à l’intelligence artificielle, par exemple, ne sont pas anecdotiques. Les Émirats investissent chaque année plusieurs centaines de millions de dollars dans l’IA appliquée aux médias, à la traduction automatique, à la détection de fake news et à l’analyse des tendances d’opinion. Selon des estimations internes relayées lors des précédentes éditions, près de 40 % des investissements publics dans les médias sont désormais orientés vers le numérique avancé et l’automatisation des contenus. L’objectif est clair : produire plus vite, plus largement, et surtout de manière plus ciblée.


Il faut également comprendre le Forum comme un outil de stabilisation régionale. Dans un espace arabe marqué par les fractures idéologiques, la polarisation politique et l’instrumentalisation de l’information par des acteurs étatiques ou para-étatiques, les Émirats proposent un modèle alternatif : des médias puissants, technologiquement avancés, étroitement liés à l’État, mais présentés comme modernes, professionnels et ouverts sur le monde. Ce modèle, qu’on peut critiquer ou admirer, a une cohérence redoutable. Il repose sur l’idée que le chaos informationnel est une menace stratégique au même titre que le terrorisme ou la guerre hybride.


Le Forum des médias est aussi une vitrine diplomatique. Chaque édition est suivie par des millions de téléspectateurs et d’internautes, avec une couverture médiatique estimée à plus de 1,2 milliard d’impressions cumulées sur les plateformes numériques arabes et internationales. Les invitations sont soigneusement calibrées, les thèmes choisis avec précision, les discours souvent alignés sur les priorités géopolitiques d’Abou Dhabi et de Dubaï : stabilité, rejet des idéologies radicales, promotion d’un islam culturel et non politique, valorisation du développement économique et technologique.


Derrière cette mécanique bien huilée, il y a aussi une dimension profondément humaine. Le Forum attire une nouvelle génération de journalistes arabes qui ne se reconnaissent ni dans les médias d’État rigides ni dans l’activisme idéologique. Beaucoup viennent chercher des outils, des réseaux, des perspectives. Ils y trouvent un récit : celui d’un monde arabe capable de produire son propre discours, de maîtriser ses images, de raconter son avenir sans passer systématiquement par les filtres occidentaux ou les slogans révolutionnaires.
C’est là, sans doute, la clé du « pourquoi ». Les Émirats ont compris que l’information n’est plus seulement un reflet du réel, mais un champ de bataille symbolique. En investissant massivement dans un forum structurant, récurrent, visible et crédible, ils façonnent non seulement un écosystème médiatique, mais une grammaire commune du récit arabe contemporain. Le Forum des médias n’est donc pas un événement de plus dans un agenda déjà saturé. C’est une pièce centrale d’une stratégie d’influence à long terme, patiente, méthodique et assumée.


Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être observé, analysé et compris, au-delà des clichés, des jugements rapides et des lectures idéologiques. Parce qu’à Dubaï, chaque micro, chaque caméra et chaque algorithme raconte bien plus qu’une information : il raconte une vision du pouvoir à l’ère de l’image.

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