La semaine dernière, j’ai passé un cap étrange dans mon aventure d’autrice et de journaliste : j’ai été auditionnée au Sénat. J’avoue, je n’y avais jamais mis les pieds, et je pense que je n’y retournerai pas avant un moment. Après m’être perdue dans le dédale des couloirs du pouvoir, j’ai débarqué dans une salle aux fauteuils rouges. J’intervenais dans le cadre d’un rapport sur la montée du masculinisme, où je défilais avec d’autres expertes, journalistes, autrices, universitaires. Et puis en fin d’audition, après deux heures de discussion, la question fatidique a été posée : « Faut-il interdire les réseaux sociaux, et plus largement, les téléphones portables, aux ados ? » L’argument peut séduire. En effet, si les ados n’ont plus accès aux réseaux, ils ne verront pas les discours masculinistes qui y prolifèrent ! Une manière de les mettre sous cloche, dans une petite bulle.
Je l’ai affirmé, et je le redis ici : je pense vraiment que cette histoire d’interdiction est une fausse bonne idée. D’un point de vue pratique, parce que les pays qui s’y essayent galèrent encore sur le sujet. Par exemple, en Australie, de jeunes internautes (qui devaient être théoriquement bannis des réseaux du jour au lendemain) ont trouvé un ensemble de parades pour réussir à fausser l’algorithme de reconnaissance d’âge sur leurs photos, en se vieillissant à l’aide de l’intelligence artificielle… ou en utilisant des photos de golden retriever. De plus, difficile de faire appliquer la mesure, quand on sait que l’interdiction des téléphones portables dans les collèges est déjà compliquée à mettre en place.
En prenant un peu de hauteur, il faut peut-être écouter les jeunes, mais aussi celles et ceux qui travaillent depuis longtemps sur le sujet des jeunes et des réseaux sociaux. Comme Sigolène Couchot-Schiex, membre du laboratoire « École, mutations, apprentissages » de l’université Cergy-Paris, qui témoignait ainsi dans « le Monde » : « l’histoire de l’éducation montre que plus on interdit, plus les jeunes cherchent des manières de contourner ces interdits ». Et elle rappelle qu’en tant que société, nous avons un prisme d’adulte sur ces questions : « Toutes les études que je mène depuis dix ans montrent par exemple que les violences subies par les jeunes ont d’abord lieu à l’intérieur des réseaux réels, dans les écoles notamment et, ensuite, ça se poursuit sur les réseaux sociaux, de manière moindre. Et, plus généralement, quand on interroge les jeunes, on s’aperçoit qu’ils sont très lucides sur leur usage des réseaux sociaux et sont parfois mieux outillés que nous ».
Mais surtout, je ne peux m’empêcher de penser que ce sujet des jeunes et des réseaux sociaux se transforme de plus en plus en panique morale, comme on a pu le connaître autour de la musique métal et de « Donjons & Dragons » dans les années 1980, ou bien des mangas et des jeux vidéo dans les années 2000. Interdire n’est pas éduquer, et diaboliser une pratique ou un objet ne fait qu’augmenter sa désirabilité.
Bien sûr qu’il y a une influence véritable des réseaux sociaux sur les ados, leur santé mentale, leur manière de vivre leurs relations. Mais tout interdire, c’est mettre sous le tapis ces sujets, sans considérer les besoins des jeunes : aujourd’hui, les réseaux sont pour eux des espaces sociaux de rencontre, d’information, de mobilisation, de divertissement. Faire comme si cela n’existait pas ne réglera pas le problème, bien au contraire. À l’inverse, j’aurais peur que ces jeunes soient catapultés sur Internet à 15 ans, du jour au lendemain.
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