Chaque mois de janvier une même vibration traverse les montagnes et les plaines du Maghreb puis saute la mer pour rejoindre les quartiers de la diaspora, des villages du Rif et du Souss jusqu’aux banlieues parisiennes, de Bruxelles à Montréal, de Tizi Ouzou à Djerba, des hauteurs de l’Atlas aux oasis de Siwa. Cette vibration porte un nom simple et ancien, Yennayer, le nouvel an amazigh. Il ouvre une année nouvelle dans un calendrier agraire solaire hérité du calendrier julien, ce qui explique que la fête tombe selon les régions le douze, le treize ou le quatorze janvier.
Derrière ce rendez vous se cache une idée puissante, commencer l’année au rythme des saisons, au moment où l’on guette la pluie, la germination et la promesse des récoltes. Yennayer n’est donc pas seulement une date, c’est une manière de dire que la vie collective se mesure aussi à la table partagée, à l’entraide, à la joie de bénir l’année qui arrive, et à la fidélité à une identité qui a appris à survivre en se transmettant par les gestes et les récits.
Quand on parle de l’année amazighe, on entend souvent un chiffre qui impressionne, deux mille neuf cent soixante seize. Cette numérotation moderne du calendrier amazigh a été popularisée à la fin du vingtième siècle en fixant un point de départ symbolique autour de l’an neuf cent cinquante avant notre ère, associé à l’accession au pouvoir en Égypte du roi Sheshonq, figure amazighe devenue repère chronologique et fierté historique.
Yennayer est aussi devenu, ces dernières années, un marqueur public reconnu par plusieurs États. En Algérie, il est célébré officiellement comme journée chômée et payée, signe d’une reconnaissance institutionnelle longtemps attendue. Au Maroc, le nouvel an amazigh est désormais jour férié national payé, ce qui marque une étape importante dans l’histoire contemporaine du pays et dans la place accordée à l’amazighité. En Europe, notamment en France, la fête est reconnue comme élément du patrimoine culturel immatériel, confirmant que cette tradition n’appartient pas seulement au passé mais bien au présent.
Parler de statistiques sur les Amazighs du monde est toujours délicat. Selon les estimations les plus couramment citées, entre vingt huit et trente huit millions de personnes parleraient aujourd’hui une langue amazighe en Afrique du Nord, sans compter les millions d’hommes et de femmes d’origine amazighe qui, même sans pratiquer la langue au quotidien, continuent de se reconnaître dans cette culture et d’en perpétuer les symboles. La diaspora amazighe, principalement installée en Europe occidentale et en Amérique du Nord, joue désormais un rôle central dans la visibilité et la transmission de Yennayer.
Ce qui unit ces géographies multiples, c’est une même grammaire de la fête. On nettoie la maison pour accueillir l’année nouvelle comme on ouvre un cycle. On prépare un repas d’abondance, car l’année doit commencer sous le signe du plein et du partage. On réunit la famille, parfois la grande famille élargie, et l’on place les enfants au cœur de la célébration, vêtements neufs, friandises, petites pièces symboliques, vœux murmurés ou proclamés. On chante, on danse, on raconte l’histoire des anciens, et l’on se souhaite Assegas Ameggaz, bonne année, avec la simplicité d’un mot qui porte des siècles.
Au Maroc, les pratiques varient selon les régions. Dans le Souss et autour d’Agadir, le couscous festif occupe souvent la place centrale, accompagné de visites familiales et de célébrations publiques de plus en plus visibles. Dans le Rif et le nord du pays, beaucoup de familles célèbrent la veille au soir, dans une atmosphère plus intime, marquée par la transmission domestique et la mémoire des ancêtres. Dans le Moyen Atlas et les zones rurales, l’esprit agraire reste très présent, Yennayer est un pacte symbolique avec la terre, une invocation de la pluie, de la protection du foyer et de la prospérité collective.
En Algérie, la Kabylie donne à Yennayer une dimension populaire et culturelle très affirmée, avec des repas communautaires, des manifestations artistiques, de la poésie et des chants en langue amazighe. Dans les Aurès et d’autres régions, la fête se vit parfois de manière plus discrète, mais avec la même intensité symbolique, centrée sur la famille, la dignité et la continuité. Chaque région y insuffle ses codes, ses plats, ses gestes, sans jamais rompre le fil commun.
Ailleurs en Afrique du Nord et au Sahel, Yennayer prend des formes adaptées aux réalités locales. À Djerba et dans le sud tunisien, il se mêle aux traditions insulaires et aux plats de céréales et de légumineuses. Dans le djebel Nefoussa en Libye ou à Siwa en Égypte, il réapparaît comme un acte de résistance culturelle et de réaffirmation identitaire. Chez les Touaregs, même lorsque le calendrier et les appellations diffèrent, l’esprit de cycle saisonnier, de solidarité et d’honneur collectif rejoint profondément la philosophie de Yennayer.
Dans la diaspora, la fête a pris une dimension nouvelle. À Paris, Bruxelles, Amsterdam, Barcelone, Montréal, les associations culturelles organisent des soirées, des spectacles, des expositions, des ateliers de cuisine et de langue pour les enfants. Yennayer devient alors un espace de transmission mais aussi d’ouverture, une fête partagée avec les amis et les voisins, un moment où l’identité amazighe s’affirme sans se refermer, et s’inscrit pleinement dans les sociétés d’accueil.
Ce qui rend Yennayer si important, au fond, ce n’est pas seulement son ancienneté réelle ou symbolique, ni la discussion sur la date exacte. C’est sa fonction humaine et universelle. Rappeler que le temps n’est pas seulement une course, mais aussi un cycle. Que l’année nouvelle peut commencer par un geste de gratitude, pour ce qui a tenu, pour ceux qui sont là, pour ceux qui sont partis, et pour ce qui reste à construire. Yennayer est une fête qui dit que l’histoire vit autant dans les livres que dans le pain partagé, la semoule roulée à la main, la bénédiction donnée aux enfants et la langue transmise à voix basse. Une fête ancienne et résolument contemporaine, portée par un peuple multiple et une diaspora planétaire, qui continue de souhaiter au monde Assegas Ameggaz.




