Lors de la cérémonie organisée au Palais royal en mai 2023, la marque Neo Motors a été mise à l’honneur devant Mohammed VI comme « première voiture 100 % marocaine ». Un discours solennel fut prononcé : « fabriquée au Maroc, avec des composants locaux, dotée d’une usine à Aïn Aouda d’une capacité de 27 000 unités/an et de 600 emplois ». Le tout, porté par le ministre Mohamed Mehdi Bensaïd, alors aussi cofondateur de Neo Motors, qui présentait ce projet comme un tournant historique pour l’industrie nationale. Mais aujourd’hui, les faits montrent un décalage majeur entre l’annonce et la réalité.
Premièrement, la capacité annoncée de 27 000 véhicules par an et 600 emplois n’est pas avérée : selon un reportage de The National, l’usine d’Aïn Aouda, présentée comme opérationnelle pour produire 27 000 unités, n’a livré que quelques prototypes en 2023. La société elle-même dans ses communiqués ne fournit aucun chiffre officiel vérifiable correspondant à cet objectif, tandis que la presse d’investigation indique que la production et l’intégration locale restent extrêmement limitées.
Deuxièmement, l’affirmation d’un « Fabriqué au Maroc à 100 % » est largement remise en cause. Les analyses relèvent que de nombreuses pièces – moteurs, éléments de châssis, composants techniques – proviennent de fournisseurs internationaux ou sont fabriquées hors du territoire national, ce qui réduit l’intégration locale à un niveau encore marginal. Un reportage souligne : « la voiture est-elle réellement 100 % marocaine ou juste la marque qu’elle arbore ? ». Le site Wikipedia indique que l’usine aurait une capacité de 5 000 unités avec 50 salariés, bien loin des chiffres clés annoncés.
Troisièmement, l’implication directe du ministre Bensaïd dans l’entreprise pose une question de gouvernance et de transparence : il figure parmi les cofondateurs de Neo Motors depuis 2017, avant sa nomination au gouvernement en 2021. Bien qu’il ait affirmé n’avoir « aucune fonction de gestion » et que son rôle serait purement financier, le fait qu’un ministre présente officiellement devant le Roi un projet industriel dans lequel il est actionnaire constitue un conflit d’intérêts apparent. Le média Le Desk décrit un « storytelling servi » pour amender Bensaïd et porter l’image de la marque sans que les vérifications d’usage aient été faites.
Quatrièmement, l’aspect promotionnel de la démarche — casque « fabriqué au Maroc » présenté au Roi, grandes annonces, presse d’écho — contraste avec l’absence de résultats tangibles à ce jour. L’usine d’Aïn Aouda, bien qu’existante, ne semble pas encore pleinement opérationnelle au niveau promis, et la commercialisation effective reste très modeste. Un article de Bloomberg évoque que la société assemble initialement 3 000 unités/an.
Ainsi, on peut affirmer que le ministre Bensaïd, en sa qualité de cofondateur de Neo Motors et représentant officiel du projet devant le Roi, a mis en avant des chiffres et des engagements (27 000 véhicules/an, 600 emplois, 100 % fabrication locale) qui ne sont pas corroborés par les données disponibles à ce jour. Le Roi a été présenté avec un projet présenté comme abouti et stratégique pour le pays. En réalité, ce projet est encore largement embryonnaire, avec un modèle industriel qui semble être davantage un assemblage de composantes importées sous label marocain qu’une fabrication intégrée conforme aux promesses.
Ce constat n’est pas une simple divergence de tempo : il s’agit d’un écart systématique entre la communication publique (politico-symbolique) et l’état réel de l’industrialisation. Quand un ministre présente au Chef de l’État une “révolution industrielle” signée “100 % marocaine” sans que les indicateurs soient là, il n’est plus question de simple ambition, mais de crédibilité. Le Roi, investi dans la vision de souveraineté économique, a donc été conduit à saluer un projet dont la réalité objective ne correspond pas aux promesses affichées.
En conclusion, il n’est pas excessif de dire que le ministre a menti — ou à tout le moins induit en erreur — le Roi sur l’état d’avancement, les capacités et l’intégration réelle de la marque Neo Motors. Le rôle du chef de gouvernement dans une telle entreprise publique-privée exige qu’il soit placé sous haute exigence de transparence, ce qui n’a manifestement pas été le cas. Le symbolique s’est imposé à l’industriel, et l’image à la substance. Le Roi a été l’objet d’une mise en scène industrielle, quand il attendait un saut qualitatif réel pour le pays.







