La République démocratique du Congo traverse une nouvelle période critique de son histoire. La guerre dans l’Est, la dégradation de la situation sécuritaire, les tensions politiques, la fragilisation des institutions, la crise sociale et la perte de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants imposent une initiative politique forte.
Dans ce contexte, le dialogue peut constituer une voie de sortie de crise. Mais pas n’importe quel dialogue.
Nous ne voulons pas d’un dialogue de façade. Nous ne voulons pas d’une rencontre organisée uniquement pour donner l’impression que les Congolais se parlent, alors que les véritables forces politiques, sociales et citoyennes seraient tenues à l’écart.
Le dialogue dont la République démocratique du Congo a besoin doit être totalement inclusif, sincère, impartial et orienté vers la recherche de solutions durables.
Pas une réunion de famille de l’Union sacrée
Un dialogue national ne peut pas être assimilé à une réunion de famille entre les membres de l’Union sacrée, leurs alliés, leurs affidés et quelques personnalités choisies pour servir de caution.
Il ne peut pas être une rencontre entre personnes qui pensent la même chose, soutiennent le même pouvoir ou partagent les mêmes intérêts.
La majorité présidentielle ne peut pas dialoguer avec elle-même et prétendre ensuite avoir consulté la nation.
Un véritable dialogue doit réunir toutes les composantes significatives de la société congolaise : la majorité, l’opposition politique dans toute sa diversité, la société civile, les mouvements citoyens, les confessions religieuses, les représentants des jeunes et des femmes, la diaspora, ainsi que les acteurs directement concernés par les différentes crises que traverse le pays.
Il faudra également trouver un cadre permettant d’aborder, avec responsabilité et dans le respect de la souveraineté nationale, la question des acteurs armés et des conflits qui ensanglantent notre territoire.
L’inclusivité ne doit pas être un slogan. Elle doit être visible dans la composition, l’organisation, l’agenda et les conclusions du dialogue.
Aucun sujet ne doit être tabou
Ce dialogue doit permettre aux Congolais de parler franchement de tous les problèmes du pays.
Aucun sujet ne doit être écarté à l’avance. Aucun débat ne doit être interdit. Aucune question ne doit être considérée comme trop sensible dès lors qu’elle concerne l’avenir de la nation.
Nous devons parler de la guerre et de l’insécurité dans l’Est, mais également de leurs causes profondes. Nous devons examiner les responsabilités internes et externes, les faiblesses de l’État, la gouvernance des ressources naturelles, l’inefficacité de certaines institutions, la corruption, l’impunité, les injustices sociales, les frustrations politiques et les manipulations identitaires.
Nous devons également parler de la crise de confiance née du fonctionnement de nos institutions, de l’organisation des élections, de l’indépendance de la justice, de la restriction de l’espace civique, de la répression des voix dissidentes et de la tentation permanente de modifier les règles du jeu politique en fonction des intérêts des dirigeants du moment.
Refuser de parler des causes profondes reviendrait à organiser une rencontre supplémentaire sans traiter les véritables maladies qui affaiblissent notre pays.
Le dialogue ne doit pas être une messe pour le partage du pouvoir
L’histoire politique congolaise a trop souvent montré que les dialogues peuvent être détournés de leur objectif initial.
On commence par parler de paix, de démocratie, de réconciliation et de cohésion nationale. On termine par discuter des postes ministériels, des entreprises publiques, des institutions d’appui à la démocratie et des avantages à distribuer entre responsables politiques.
Le prochain dialogue ne doit pas devenir une messe destinée à organiser un nouveau partage du pouvoir.
Les Congolais ne veulent pas d’un arrangement entre quelques élites pendant que la population continue de vivre dans l’insécurité, la pauvreté, le chômage et l’incertitude.
La priorité doit être la paix, la sécurité, la restauration de l’autorité de l’État, le respect de la Constitution, la crédibilité des institutions, la justice, l’amélioration des conditions de vie et la préparation d’une alternance démocratique normale.
Le dialogue ne doit pas servir à prolonger artificiellement un mandat, à contourner la Constitution ou à offrir une nouvelle légitimité à ceux qui ont contribué à la crise.
Félix Tshisekedi ne peut pas être juge et partie
Le président Félix Tshisekedi ne peut pas être seul à la commande de ce dialogue.
Son pouvoir, son gouvernement et sa majorité font eux-mêmes partie des acteurs concernés par la crise politique et institutionnelle actuelle. Le chef de l’État ne peut donc pas être à la fois partie prenante, organisateur, arbitre et bénéficiaire potentiel des conclusions du dialogue.
Cela ne signifie pas que Félix Tshisekedi doit être exclu du processus. En sa qualité de président de la République, il doit naturellement y prendre part et contribuer à la recherche de solutions.
Mais il ne peut pas contrôler seul l’agenda, choisir les participants, déterminer les sujets autorisés et fixer unilatéralement les règles du jeu.
Pour être crédible, le dialogue doit être placé sous l’autorité d’une médiation impartiale, acceptée par les différentes parties.
La CENCO et l’ECC doivent jouer un rôle central
La Conférence épiscopale nationale du Congo et l’Église du Christ au Congo disposent d’une expérience reconnue dans la médiation, l’observation électorale, la défense de la paix et l’accompagnement des processus politiques.
Elles bénéficient également d’une implantation nationale qui leur permet de comprendre les réalités vécues par les populations dans toutes les provinces.
L’implication de la CENCO et de l’ECC est donc indispensable.
Ces deux grandes confessions religieuses pourraient contribuer à garantir l’impartialité du processus, faciliter les échanges entre les parties, protéger l’inclusivité des discussions et empêcher que le dialogue soit confisqué par le pouvoir ou par une catégorie d’acteurs.
La médiation devra être indépendante du pouvoir politique, transparente dans son fonctionnement et suffisamment forte pour faire respecter les engagements pris par toutes les parties.
Des mesures de décrispation avant le dialogue
Un dialogue crédible ne peut pas se tenir dans un climat de peur, de répression et d’intimidation.
Avant son ouverture, des mesures fortes de décrispation politique doivent être adoptées.
Nous exigeons notamment la libération des prisonniers politiques et d’opinion, ainsi que la fin des poursuites judiciaires manifestement motivées par des considérations politiques.
Les passeports et autres documents de voyage confisqués à des opposants, militants, journalistes ou personnalités critiques doivent être restitués.
Les citoyens contraints à l’exil pour des raisons politiques doivent pouvoir revenir librement et en toute sécurité dans leur pays.
Les médias, les partis politiques, les mouvements citoyens et les organisations de la société civile doivent pouvoir exercer leurs activités sans être constamment menacés, interdits ou réprimés.
Il faut également mettre fin aux arrestations arbitraires, à l’instrumentalisation de la justice, aux restrictions injustifiées des manifestations publiques et aux pratiques visant à empêcher l’opposition de fonctionner normalement.
On ne peut pas appeler au dialogue tout en maintenant certains interlocuteurs en prison, en exil ou sous la menace permanente des services de sécurité.
Mettre fin aux discours de haine et au tribalisme
La crise politique congolaise est aggravée par la montée des discours de haine, du tribalisme, de la stigmatisation et de la désignation de certaines communautés comme responsables des difficultés du pays.
Ces discours sont dangereux. Ils fragilisent l’unité nationale, détruisent la confiance entre les citoyens et peuvent ouvrir la voie à des violences encore plus graves.
Toutes les forces politiques, sans exception, doivent s’engager à renoncer au tribalisme, à la xénophobie, à la haine communautaire et aux attaques dirigées contre des citoyens en raison de leur origine, de leur province, de leur langue ou de leur appartenance supposée.
Les responsables politiques doivent comprendre que la conquête ou la conservation du pouvoir ne peut jamais justifier la division du peuple congolais.
Le dialogue devra aboutir à un engagement national clair contre les discours de haine, accompagné de mécanismes de prévention, de suivi et de sanction.
Un engagement clair sur le respect de la Constitution
La question constitutionnelle est centrale.
Avant l’ouverture du dialogue, Félix Tshisekedi doit prendre devant la nation un engagement clair, public et sans ambiguïté : il ne modifiera pas la Constitution dans le but de se maintenir au pouvoir et ne recourra à aucune manœuvre politique, institutionnelle, électorale ou juridique pour prolonger son règne au-delà des limites prévues.
Cet engagement est indispensable pour restaurer un minimum de confiance entre les acteurs politiques.
Le dialogue ne peut pas devenir un moyen détourné de justifier un glissement du calendrier électoral, une prolongation des mandats, la mise en place d’une transition artificielle ou une modification opportuniste des règles constitutionnelles.
Le respect de la Constitution et du principe de l’alternance démocratique doit constituer une ligne rouge.
Les Congolais doivent avoir la garantie que le dialogue ne sera pas utilisé pour permettre à un individu ou à un groupe politique de se maintenir indéfiniment au pouvoir.
Un dialogue pour sauver la République, pas un régime
Le dialogue que nous appelons de nos vœux ne doit pas être organisé pour sauver un régime, protéger des intérêts particuliers ou offrir une nouvelle respiration politique à ceux qui gouvernent.
Il doit servir à sauver la République.
Il doit permettre aux Congolais de reconstruire un consensus national autour de la paix, de l’unité du pays, de l’intégrité territoriale, de la démocratie, de la justice, de la souveraineté populaire et de l’alternance.
Pour réussir, il devra être précédé de mesures de décrispation, placé sous une médiation impartiale, ouvert à toutes les forces représentatives et libéré de toute tentative de manipulation.
Il devra également déboucher sur des engagements précis, un calendrier contraignant et des mécanismes indépendants de suivi.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une nouvelle cérémonie politique. Elle n’a pas besoin d’un spectacle supplémentaire où chacun prononce de beaux discours avant de retourner à ses intérêts personnels.
Elle a besoin d’un moment de vérité.
Un moment où les dirigeants accepteront de reconnaître leurs responsabilités, où les opposants mettront l’intérêt national au-dessus des ambitions individuelles et où les citoyens retrouveront enfin une place centrale dans la construction de l’avenir du pays.
Le dialogue doit être inclusif, impartial et sans sujets tabous.
Il doit traiter les causes profondes de nos crises.
Il doit libérer la parole, restaurer la confiance et protéger la Constitution.
À ces conditions seulement, il pourra devenir une véritable voie vers la paix, la réconciliation et la refondation démocratique de notre pays.
Palmer Kabeya
Sauvons la République démocratique du Congo.
Palmer Kabeya est un activiste congolais engagé en faveur de la démocratie, des droits humains et de la participation citoyenne en République démocratique du Congo. Ancien responsable du mouvement citoyen Filimbi à Kinshasa, il poursuit aujourd’hui son engagement depuis la Belgique, où il contribue au débat public sur les enjeux politiques, démocratiques et sociaux liés à la RDC.




