Colloque de Dartmouth : ces 7 500 dollars sans lesquels l’IA ne serait peut-être pas (2/3)

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Dans ce deuxième article de la série de l’été « l’IA avant l’IA », France 24 s’intéresse à un monde dans lequel la simple évocation du mot IA ne valait pas encore des milliards. Un monde qui allait justement découvrir le terme intelligence artificielle.

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Aujourd’hui, les milliards de dollars pleuvent sur l’IA. Des milliers de startups de l’intelligence artificielle réussissent sans mal à convaincre des investisseurs de les soutenir financièrement.

Mais en 1955, 13 500 dollars, c’était beaucoup trop. Les pontes de la Fondation Rockefeller pour la recherche ont, cette année-là, retoqué une étrange demande de financement pour un colloque qui leur a été soumise par un jeune mathématicien américain, certes prometteur, mais encore au début de sa carrière : John McCarthy. Une demande de financement qui allait entrer dans l’histoire avec des grands I et A.

Un colloque financé à hauteur de 7 500 dollars

Les responsables de la Fondation Rockefeller ne s’en doutaient certes pas. À leurs yeux, c’était surtout une drôle d’idée de vouloir dépenser tant d’argent – l’équivalent de plus de 160 000 dollars actuels – pour organiser un colloque sur un domaine de recherche qui n’existait pas alors. Qu’est-ce que c’était que cette intelligence artificielle dont le nom était pour la première fois écrit noir sur blanc sur un document ? Et pourquoi y consacrer deux mois en plein été au Dartmouth College dans le New Hampshire ?

Il n’empêche que la Fondation Rockefeller a décidé de ne pas fermer totalement la porte à ce projet de recherche. Finalement, elle a accepté de financer ce colloque à hauteur de 7 500 dollars. Il faut dire que John McCarthy était accompagné par du beau monde dans sa démarche. Il s’était notamment associé à Marvin Minsky, un autre jeune prodige des mathématiques.

Ces deux étoiles montantes des maths avaient réussi à convaincre deux autres vraies pointures. Nathaniel Rochester, inventeur pour IBM du premier ordinateur scientifique à être commercialisé, était devenu l’un des cosignataires de la demande de financement. À cette époque, les rares ordinateurs existants ressemblaient plus à des grandes armoires débordant de fils électriques qu’aux ordinateurs modernes.

John McCarthy et Marvin Minsky avaient même réussi à s’assurer le soutien et la participation de Claude Shannon, dont l’aura de mathématicien n’était déjà plus à faire depuis son article fondateur sur la théorie mathématique de la communication, en 1948. Aujourd’hui, les noms les plus souvent cités pour évoquer les précurseurs de l’IA sont Alan Turing, John von Neumann et Claude Shannon, souligne Philippe Mathieu, directeur de l’équipe des Systèmes multi-agents et comportements de l’université de Lille.

La présence de cette légende des mathématiques avait surtout dû attirer l’attention d’un homme au sein de la Fondation Rockefeller : Warren Weaver, le directeur de la division des Sciences naturelles. Il avait approuvé le financement de bons nombres de projets marquants pour l’époque, en génétique, en ingénierie moléculaire ou encore en agriculture. Warren Weaver avait aussi rédigé une analyse du travail de Claude Shannon. « Ils étaient amis et c’est pourquoi la demande était adressée directement à Warren Weaver », souligne Rudolf Seising, spécialiste de l’histoire des sciences et des technologies au Deutsches Museum de Munich en Allemagne.

Et l’intelligence artificielle fut

John MacCarthy et les autres promettaient d’étudier lors du colloque des sujets comme les « machines automatiques », les « réseaux de neurones », la création d’un « langage pouvant être utilisé par un ordinateur » ou encore « l’auto-amélioration des machines intelligentes ». Autant de domaines qui sont toujours d’actualité, même si les dénominations ont évolué depuis. L’auto-amélioration d’alors pourrait être décrite aujourd’hui comme de « l’apprentissage profond » (Deep learning).

Ce n’est pas pour autant que Warren Weaver a validé la demande de financement. Même s’il a pu la trouver intéressante, « il a considéré que la demande portait sur des recherches plutôt tournées vers l’étude du fonctionnement du cerveau et s’est dit que cela relevait davantage de la médecine. Il a donc fait suivre à Robert S. Morison, directeur du département de médecine », souligne Rudolf Seising.

Ce dernier n’avait beau pas avoir de connaissance particulière en mathématiques, il a décidé malgré tout d’octroyer ces fameux 7 500 dollars. Robert S. Morison est ainsi devenu le premier investisseur dans l’intelligence artificielle de l’histoire.

Ce dernier a-t-il été séduit par le terme d’intelligence artificielle ? C’est John McCarthy qui a opté pour cette appellation. Quelques mois plus tôt, le jeune mathématicien avait voulu imposer un terme similaire dans un projet d’article rédigé en commun avec Claude Shannon. Il voulait l’appeler « Machines intelligentes », « mais Claude Shannon estimait le terme trop ambitieux », souligne Rudolf Seising. Ils ont finalement opté pour « étude sur les automates » ce que John McCarthy trouvait moins porteur.

« Il est certain que le terme intelligence artificielle est mieux choisi, notamment pour trouver plus facilement des financements. Mais il ne faut pas réduire ce choix à une dimension purement marketing. Cette notion a permis de créer une communauté de chercheurs venus d’horizons très variés autour d’une vision commune », affirme Hartmut Hirsch-Kreinsen.

C’était l’ambition du colloque de Dartmouth. La bande des quatre – John McCarthy, Marvin Minsky, Claude Shannon et John von Neumann – voulait réunir aussi bien des mathématiciens, des philosophes ou encore des économistes pour travailler ensemble au futur de l’IA.

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Résultats décevants ?

Enfin, en juin 1956, cette fine équipe a pris ses quartiers d’été dans des appartements du Dartmouth College pour cinq semaines. La portée réelle de ce programme de recherche demeure vivement discutée encore aujourd’hui. Acte fondateur de l’IA ? Colloque aux résultats décevants sauvé par une promotion habile autour de la notion d’intelligence artificielle ?

Une chose est sûre : le colloque de Dartmouth est entré dans l’histoire et en 2006, c’est à l’occasion de son anniversaire qu’on a célébré les 50 ans de l’IA.

Pourtant, le colloque en lui-même n’a pas donné grand chose. Ses organisateurs espéraient des échanges d’idées qui auraient permis dans un futur proche de démontrer concrètement que « tout aspect de l’apprentissage et de n’importe quelle caractéristique de l’intelligence peut être si précisément décrite qu’en principe, une machine devrait pouvoir être fabriquée pour simuler l’intelligence », avait affirmé John McCarthy.

En réalité, les différents comptes-rendus de ce colloque historique démontrent que la plupart des participants – dont on ne connait même pas le nombre définitif – n’ont discuté que très sporadiquement entre eux et n’étaient présents que pour quelques jours, parfois simplement pour profiter de la présence d’ordinateurs. 

Il y a cependant eu au moins une avancée majeure présentée lors de ce colloque : le « Logic Theorist », le tout premier programme d’IA, a été dévoilé à l’assemblée de Dartmouth par ses auteurs Allen Newell et Herbert Simon.

Ce n’est peut-être pas le bilan auquel aurait pu s’attendre la Fondation Rockefeller en versant 7 500 dollars à ces chercheurs. Mais tous ont ensuite eu des trajectoires brillantes et plusieurs ont même remporté des Prix Turing, l’équivalent du prix Nobel pour l’intelligence artificielle.

L’une des premières conséquences pour le grand public de ce colloque sera peut-être le film « 2001 : l’Odyssée de l’espace » en 1968. Son réalisateur, Stanley Kubrick, a fait appel à Marvin Minsky pour élaborer l’IA « tueuse » HAL 9000.


Source:

www.france24.com

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