Les engrais pourraient manquer au printemps, saison durant laquelle les agriculteurs en ont vraiment besoin pour booster leurs semis de céréales. En effet, après l’heure, ce n’est plus l’heure… Même si le blocus s’allège au cours du mois de mai, il pourrait être trop tard pour l’année 2026. Les récoltes sont donc d’ores et déjà sérieusement menacées, ce qui pourrait entraîner une forte augmentation de la faim dans le monde.
Les engrais sont absolument nécessaires pour nourrir l’humanité
Le rôle des engrais est très important pour l’efficacité de l’agriculture mondiale. Car avec l’augmentation massive de la population que l’on a connue dans la deuxième moitié du XXe siècle, la production de céréales a réussi une performance extraordinaire : on produit 3,5 fois plus de riz et de blé et 6 fois plus de maïs que dans les années 1960.
Notons que cela s’est fait sans augmentation des surfaces consacrées aux céréales. Car on a beau défricher à tour de bras nombre de forêts dans le monde, en particulier tropicales, pour augmenter la taille de la « ferme monde », en fait, on urbanise, bétonne, privatise, érode, pollue à peu près autant que ce qu’on met en culture, ce qui fait que la surface consacrée aux céréales n’a absolument pas bougé dans le monde : autour de 700 millions d’hectares.
Depuis 65 ans, on cultive toujours environ 700 millions d’hectares de céréales : 220 millions pour le blé, 210 millions pour le maïs, 170 millions pour le riz, etc. © Graphique de l’auteur à partir de stats FAO
Autrement dit, le facteur clé pour l’alimentation, c’est la productivité des céréales, puisqu’on ne peut pas jouer sur les surfaces. Et à son tour, une des conditions fondamentales pour obtenir cette productivité est de nourrir les plantes pour que l’on puisse, année après année, replanter sur les mêmes et trop rares surfaces, sans appauvrir la fertilité des sols. L’augmentation considérable de la production de céréales a donc été obtenue, en particulier, par la multiplication par neuf de la consommation d’engrais azotés !

On croyait ces engrais indispensables : la France pourrait s’en passer pendant des décennies
Les engrais phosphatés sont-ils encore indispensables à notre agriculture ? La question devient cruciale. Massivement utilisés depuis le XXe siècle pour accroître la production, ils sont aujourd’hui pointés du doigt pour leur contribution à la pollution au cadmium. Des recherches récentes suggèrent pourtant qu’en France, les sols pourraient contenir suffisamment de phosphore pour s’en passer pendant plusieurs décennies. Qu’en sera-t-il ensuite ?… Lire la suite
Il faut se rendre compte que dans les pays d’agriculture moderne, les rendements ont énormément augmenté, mais n’augmentent plus depuis 30 ans. En France, par exemple, on est passé de 25 à 75 quintaux à l’hectare entre les années 1960 et les années 1990 et, depuis, les rendements stagnent, avec de grandes variations annuelles en fonction des conditions météorologiques. Or, avec le réchauffement climatique, la dégradation de ces conditions météorologiques se fait de plus en plus fréquente. Donc, on ne sait pas produire plus de 70 quintaux à l’hectare de blé.
Notons au passage que le blé bio, qui lui n’utilise pas d’engrais minéraux, voit aussi son rendement stagner depuis vingt ans, mais non pas à 70-75 quintaux, comme le blé traditionnel, mais à deux fois moins, un peu moins de 30 quintaux à l’hectare.

Les rendements de blé ne progressent plus en France, avec de grandes disparités annuelles en fonction des conditions météo. Les rendements de blé bio stagnent aussi, à moins de deux fois moins que le blé « chimique ». Graphique de l’auteur à partir de données. © Agreste et Arvalis
Ceci donne une indication de la catastrophe absolue que peut représenter l’impossibilité mondiale de nourrir les champs de céréales, en particulier avec des apports d’azote. Si on voulait produire autant de blé et de maïs en France sans engrais minéraux et avec des techniques biologiques, il faudrait carrément doubler les surfaces consacrées aux céréales.
D’avril à juin, on doit épandre les engrais, sous peine de graves conséquences
Les mois d’avril à juin sont précisément la période absolument cruciale car les engrais azotés doivent être appliqués à la fin de l’hiver ou au début du printemps pour le blé, et au printemps pour le maïs et le riz. À ce stade, une non-application d’engrais ou une sous-dose devient irréversible pour la campagne. Le choc sur la production future des céréales de l’année 2026 est donc déjà en grande partie engagé. Et comme ce blocage du détroit d’Ormuz risque de durer, les conséquences vont être considérables.

Pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz pourrait déclencher un choc industriel en Europe
Au-delà du risque pétrolier, la menace sur le détroit d’Ormuz pourrait déstabiliser l’ensemble des chaînes de valeur industrielles. Prix de l’énergie, approvisionnement en matières premières, transport maritime : l’économie européenne figure parmi les plus exposées. Une perturbation du trafic déclencherait un choc logistique et industriel majeur. L’Europe est-elle prête à affronter une nouvelle zone de turbulences ?… Lire la suite
D’une part, comme pour le pétrole, la raréfaction des céréales crée une augmentation importante des prix. Pour l’urée, elle est de 50 à 75 % ! Dans les pays riches, comme en Europe ou aux États-Unis, il est probable qu’on appliquera quand même à peu près autant d’engrais, mais, comme cela va coûter beaucoup plus cher, la rentabilité des cultures céréalières sera fortement minorée.
Le bureau d’études Agriculture Stratégie a ainsi publié des cartes montrant que la baisse de la marge brute à l’hectare, et donc des revenus des agriculteurs céréaliers français, va être considérable, en particulier dans les grandes plaines céréalières de la moitié nord du pays.
Ainsi, les agriculteurs français vont produire moins de blé et de maïs tout en dépensant davantage, ce qui risque de les décourager de semer autant de surfaces céréales l’année prochaine ; donc, l’effet boule de neige durera plusieurs années.
Rassurons-nous, ceci n’aura néanmoins qu’une incidence moyenne sur le prix de la nourriture des Français. Car dans ce que nous mangeons, le prix de la matière première est relativement faible, seulement de l’ordre de 7 %.

Dans le prix de notre sacro-sainte baguette (très artisanale), le prix du blé ne représente qu’entre 5 et 8 %. Si le boulanger augmente ses tarifs, ce sera probablement plus à cause du prix de l’énergie et du transport que de celui du blé. © Bruno Parmentier
En fait, paradoxalement, ce qui est plus sensible au prix du blé et pourrait donc augmenter, ce sont par exemple les pâtes, qui sont des produits complètement industriels. Personne ne se lève à 2 h du matin pour faire des nouilles, ce sont les machines qui travaillent presque toutes seules, et en fin de course, l’industriel les vend par tonne. Le poids du blé dans le prix des nouilles est donc beaucoup plus important que dans la baguette.

Blé, orge, maïs : quelles variétés de céréales choisir quand le climat devient imprévisible ? La science répond
Sécheresses, gels et coups de chaleur rebattent les cartes de la production mondiale de céréales, confrontée à une instabilité climatique croissante. Fonder la sélection sur le seul rendement moyen ne suffit plus face aux aléas. Comprendre pourquoi les variétés changent de comportement selon les environnements devient central pour mieux choisir les semences et adapter les pratiques aux réalités du terrain et au climat de demain…. Lire la suite
Il en va de même pour l’élevage. La nourriture du cochon représente 70 % de ses coûts de production. Et qu’est-ce qu’il mange le cochon ? Du blé, du maïs, du soja, du colza, du tournesol : rien que des productions dont les prix vont flamber. Quand le prix des céréales augmente, le prix de la côte de porc ne peut qu’amplifier fortement cette hausse, et les revenus des éleveurs diminuer dangereusement. De même pour le poulet de chair, qui a consommé de l’ordre de 5,5 kilos d’aliments avant d’aller à l’abattoir ; et la poule pondeuse qui doit manger de l’ordre de 150 grammes tous les jours pour pondre un œuf de 50 à 70 grammes.
Au total, il n’est pas exclu d’observer une augmentation non négligeable des prix alimentaires pouvant aller jusqu’à 8 à 15 %. Cela ne provoquera pas de famine en Europe, mais probablement un certain nombre de troubles sociaux, et risque d’animer fortement la campagne des présidentielles de 2027.
Dans les pays du Sud, les conséquences vont être dramatiques
C’est dans les pays du Sud que les conséquences vont être les plus dramatiques, parce que l’Asie et l’Afrique s’approvisionnent principalement en urée et en ammoniac dans les pays du Golfe, contrairement à ce que fait la France, et qu’ils n’auront pas les moyens de trouver cette année d’autres fournisseurs. Il est plus que probable que, dans ces régions, nombre d’agriculteurs pauvres ne pourront pas se payer du tout d’engrais vu les prix prohibitifs pour leur pouvoir d’achat, et qu’en conséquence leur production va chuter considérablement.
Imaginons ce qui pourrait bien se passer dans un certain nombre de pays.
L’Égypte, par exemple, est totalement incapable de nourrir sa population. Chaque année, c’est le plus grand importateur mondial de blé. La baisse de sa production va être considérable vu que pays dépend quasiment totalement des importations d’engrais des pays du Golfe. Et les importations de blé vont être pour lui beaucoup plus problématiques, puisque le cours du blé mondial risque d’être beaucoup plus cher. De plus, les revenus générés par le canal de Suez vont fondre, réduisant les possibilités qu’aura le gouvernement d’agir pour amortir le choc.
Concrètement, on peut d’ores et déjà y prévoir une augmentation du prix de l’aliment de base, le pain, de 25 à 40 %. Inutile de dire que cela va affecter considérablement les Égyptiens les plus pauvres. On estime que 5 à 10 millions de personnes supplémentaires vont avoir du mal à se nourrir, ce qui pourrait provoquer des émeutes de la faim et une instabilité politique qui va rejoindre celle des autres pays du Moyen-Orient.

En Égypte, la consommation de pain est particulièrement élevée avec près de 200 kilos de blé consommés par an et par habitant, dont 60 % est importé. Environ 80 % de la population bénéficient de subventions pour le pain (chaque personne peut obtenir jusqu’à 5 pains par jour au prix subventionné). © Mohanad5ayman, Wikimedia commons CC 4.0
En Inde, l’agriculture est très intensive et dépend énormément des importations d’engrais. L’État a davantage de moyens et a commencé à les subventionner pour éviter un désastre. Grâce à cela, il est possible que, hors problèmes climatiques (qui sont pourtant tout à fait possibles, rappelons qu’au mois d’avril, il faisait déjà entre 40 et 48 °C dans les plaines céréalières de l’Inde), la production indienne de blé et de riz ne baissera que de 5 à 10 % et que du coup, l’inflation alimentaire pourrait n’être que de 10 à 25 %.
Mais, pour des centaines de millions d’Indiens qui sont très pauvres, cette inflation est énorme. Et donc on estime que ce sera de l’ordre de 20 à 40 millions d’Indiens supplémentaires qui vont connaître la faim.

L’Inde se classe au deuxième rang mondial des producteurs de riz et de blé. Elle doit nourrir près de 1,5 milliard d’habitants ; si sa productivité baisse, c’est une véritable catastrophe. © Al Jazeera English, Wikimedia commons, CC 4.0
Mais le pire va être certainement en Afrique. Un continent extrêmement vulnérable puisque totalement dépendant des importations d’engrais. On pense qu’il s’épandra entre 30 et 60 % de moins d’engrais sur les champs africains. Ce qui devrait provoquer une chute de 15 à 30 % de la production locale, en particulier de mil, de maïs, de riz et de sorgho.
Les marchés locaux sont très sensibles aux coûts de production, et il est à craindre que les prix alimentaires augmentent de 30 à 80 % suivant les régions et qu’au bout du compte, de 40 à 80 millions de personnes supplémentaires vont devoir affronter la faim. On peut malheureusement dire que le blocage du détroit d’Ormuz va provoquer une vraie crise alimentaire en Afrique.

Apport d’engrais chimique dans une rizière en Afrique. © Tawaye, Wikimedia commons, CC 4.0
Au total, il est probable que la production mondiale de céréales baisse de 5 à 10 %, que les prix mondiaux de céréales augmentent de 20 à 40 % et que le nombre de personnes supplémentaires qui vont être touchées par la faim sera entre 80 et 150 millions, dont la moitié en Afrique.
Il nous reste à espérer que 2026 ne soit pas une trop mauvaise année sur le front des catastrophes environnementales… Mais maintenant, on sait qu’il y aura très probablement beaucoup plus de morts de faim à cause des guerres du Moyen-Orient que de morts directes de ces différentes guerres.
Les ONG ne pourront pas jouer correctement leur rôle d’amortisseur
Ceci se situe dans un contexte où les pays occidentaux ont baissé considérablement leur aide aux pays du Sud, à commencer par les États-Unis d’Amérique, où l’on a purement et simplement supprimé l’agence USAID, qui était et de loin le plus gros financeur de l’aide humanitaire internationale. Une bonne partie de ces crédits passait par des ONG européennes, qui se trouvent de ce fait en grande difficulté pour continuer à assurer leurs missions.
Mais on peut noter que l’Europe fait exactement la même chose à bas bruit et qu’elle a baissé ses aides de plusieurs milliards d’euros…
Les ONG, comme Action contre la Faim (ACF), ont vu leurs budgets baisser considérablement, de l’ordre de 50 %. Quelque 1 300 projets ont d’ores et déjà arrêtés dans le secteur de la solidarité internationale, avec une fermeture ou réduction des activités dans 23 pays. Ceci a directement affecté 1,5 million de personnes secourues par ACF (arrêt de soins nutritionnels, refus de nouveaux patients « renvoyés chez eux »). ACF a déjà licencié plus de 1 300 de ses collaborateurs…
On considère d’ores et déjà que ces désengagements ont affecté 2,3 millions d’enfants à travers le monde, et que cela provoquera de l’ordre de 370 000 décès supplémentaires par an…

Avec les conséquences d’Ormuz, quel sera le prochain slogan d’Action contre la faim ? © Action contre la faim
Ormuz va très certainement amplifier fortement ces très mauvaises nouvelles…
Source:
www.futura-sciences.com




