En matière d’archéologie, l’IA générative n’est pas fiable, comme Sciences et Avenir l’a récemment fait savoir. On ne peut la laisser s’alimenter seule à des sources non contrôlées, d’autant que les publications scientifiques les plus récentes lui sont souvent inaccessibles.
Résultat : elle produit des visuels datés, anachroniques, remplis d’erreurs depuis longtemps corrigées par la recherche. On comprend alors combien il est nécessaire de la guider, et combien il appartient aux spécialistes de générer des visuels les plus exacts possible, avant que de fausses représentations s’imposent dans cet immense espace commun qu’est le web.
La victime a été trouvée aux portes de la ville
C’est précisément la démarche entreprise par les archéologues du Parc archéologique de Pompéi. Le modèle qu’ils ont choisi pour leur premier visuel est issu de fouilles récentes, réalisées en 2024 à l’extérieur des remparts ceignant la ville, dans la nécropole de la Porta Stabia. La victime en question a fui la ville au moment de l’éruption, et ce qui a retenu l’attention des chercheurs, ce sont les objets dont cet homme s’était muni en cet instant crucial.
Découvert à 7,60 mètres de profondeur, son corps était contracté dans un ultime effort pour échapper à la pluie de lapilli (les pierres ponces éjectées par le Vésuve) qui s’abattait depuis des heures sur la cité romaine – étant donné qu’il était recouvert d’une couche de pierres épaisse de 20 centimètres, les chercheurs estiment que son décès est survenu vers la fin de la première phase de l’éruption, entre cinq et six heures du matin le deuxième jour de la catastrophe, avant le déferlement des courant pyroclastiques.
Son bras droit était levé vers un objet encore situé au niveau de sa tête, interprété comme un mortier. Ce récipient en terre cuite était utilisé en cuisine pour concasser et piler des aliments. Drôle de couvre-chef, pourrait-on s’exclamer, mais en réalité il nous indique très concrètement – et tristement – comment les Pompéiens ont lutté pour échapper à la colère du volcan.
Vue de la victime pendant les fouilles. Le contexte stratigraphique indique que le décès est survenu pendant la phase finale de la chute des pierres ponces grises. Crédits : Parco Archeologico di Pompei
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Les Pompéiens ont fui la cité en se couvrant la tête
Pour les chercheurs, la découverte de ce squelette est de première importance. Car l’objet dont il s’est saisi pour se protéger corrobore les sources textuelles. Dans ses lettres, Pline le Jeune rapporte en effet que les habitants de Pompéi fuyaient en se couvrant la tête : « Ils attachent des coussins posés sur leurs têtes en s’aidant de chiffons », écrit-il.
Le mortier en question, fracturé, n’a cependant pas résisté aux impacts répétés. « Cela suggère que la pluie de lapilli qui s’est abattue sur la ville entre le début de l’après-midi du 24 août et les premières heures du matin du lendemain a pu être mortelle en raison de la nature des fragments, raisonnent les chercheurs dans l’édition numérique de leur journal – on note au passage qu’ils retiennent désormais la date du 24 août et non plus octobre, comme Sciences et Avenir l’a analysé dans un précédent article. En effet, outre les pierres ponces, roches volcaniques peu denses car riches en vides, des fragments de lave pouvant atteindre plusieurs centimètres, beaucoup plus denses et lourds, tombaient également sur la ville. »

Mortier en céramique, découvert près de la tête de la victime et vraisemblablement utilisé comme protection pendant la chute des lapilli. Crédits : Parco Archeologico di Pompei
Une lampe pour s’orienter dans le noir
L’homme, âgé d’environ 35 ans, avait pensé à tout, semble-t-il. Il s’abritait non seulement la tête, mais il était également équipé d’une lampe à huile en céramique pour s’orienter dans l’obscurité ; cet objet se trouvait encore près de sa main gauche. Au niveau de sa ceinture, dix pièces de monnaie en bronze, sans doute celées à l’origine dans une pochette qui ne s’est pas conservée, constituaient sa fortune.
Tous ces éléments permettent de reconstituer une scène saisissante, observent les chercheurs, car « la disposition de son corps et les matériaux qui lui sont associés restituent avec une force expressive extraordinaire le caractère dramatique de la scène, évoquant une tentative désespérée de trouver refuge et de fuir une ville désormais méconnaissable, dans laquelle cet individu a tenté jusqu’au bout de se protéger et de s’orienter ».

Lampe à huile en céramique découverte près de la main gauche de la victime, vraisemblablement tenue à la main au moment du décès et utilisée pour s’orienter pendant la fuite. Crédits : Parco Archeologico di Pompei
L’occasion de reconstituer une scène inédite qui reste une « hypothèse »
C’est donc l’occasion de se lancer dans une reconstitution graphique de cette scène inédite. Pour ce faire, les archéologues du Parc archéologique de Pompéi ont sollicité la contribution du Laboratoire du patrimoine culturel numérique de l’Université de Padoue. À l’aide des logiciels ChatGPT Pro, Adobe Photoshop pour la retouche photographique (utilisé pour insérer le mortier en argile) et LM Nano Banana Pro pour dessiner le décor et les détails, ils ont généré un visuel que personne n’aurait imaginé !
Leur préoccupation principale est forcément de respecter les données archéologiques, et ils reconnaissent donc qu’il s’agit d’une « hypothèse », « certainement perfectible et modifiable dans de nombreux détails » – on remarque par exemple l’absence de la lampe à huile dont l’homme s’était muni. Leur démarche est expérimentale, aussi bien pour ce qui est de la méthodologie que de la visée.

La scène reconstituée grâce à l’IA, en pied et centrée sur l’homme retrouvé lors des fouilles. Dans cette version il lui manque les pochettes à sa ceinture. Crédits : Parco Archeologico di Pompei
L’IA comme un « point de départ », non comme un « point final »
Car l’IA n’est pas un outil facile à manier, constatent-ils dans un premier temps. Elle a un potentiel inégalé pour reconstituer des décors historiques, mais il faut lui fournir des données correctes, et si les chercheurs sont le mieux placés pour le faire, cette première expérience leur a cependant déjà donné un avant-goût de ses limites et de ses failles : « Parfois, on a l’impression d’avoir affaire à un outil qui développe, pour ainsi dire, sa propre dynamique, remarquent-ils. Il n’est pas du tout facile de ‘contrôler’ le long processus de création d’un modèle de reconstruction généré par l’IA dans son intégralité. Et le risque d’une telle dynamique, c’est qu’elle crée un processus subconscient d’auto-alignement sur les solutions proposées par l’IA, même là où celles-ci ne correspondent pas à nos connaissances et à nos idées sur le monde antique. »
C’est pourquoi le visuel proposé est également conçu comme un « point de départ » et non comme un « point final », étant donné les potentialités, mais aussi les risques de l’IA.
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Les archéologues doivent devancer les non spécialistes
Ces risques sont tels, soulignent les chercheurs, qu’il est capital de s’emparer de cet outil qui est déjà en train de transformer l’archéologie. « Si ce ne sont pas les archéologues qui saisissent de manière responsable les opportunités offertes par ce nouvel outil, sur la base d’une éthique professionnelle acquise au cours d’un parcours de formation long et complexe, d’autres le feront avec des résultats potentiellement bien moins appréciables, voire trompeurs », préviennent-ils.
Ce type de démarche offre également l’occasion d’élargir le public de cette discipline scientifique qui peut sembler difficile d’accès dès lors que l’on sort des grands sujets attrayants. Pompéi en fait certes partie, mais tout le monde ne peut pas venir sur place pour visiter le site, ni même lire les dernières publications des chercheurs.
Cette possibilité de rendre le patrimoine et les résultats de la recherche encore plus accessibles se traduit donc par ce premier visuel d’un Pompéien fuyant l’éruption du Vésuve. Il n’est pas forcément beau, mais il nous donne à voir ce moment historique d’une manière encore inédite : sur cette image, c’est la peur et la détresse que l’on voit pour la première fois.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




