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Ceuta : ce n’est plus seulement une crise migratoire, c’est une crise de confiance au Maroc – Tribune d’Isaac Hammouch

La crise au Maroc Ceuta ne peut plus être réduite à une simple question migratoire. Ce qui vient de se produire à la frontière révèle un malaise plus profond : chômage, corruption, difficultés sociales, perte de confiance et, chez une partie des Marocains, le sentiment que leur avenir doit désormais se construire ailleurs.

Il faudra sans doute du temps pour mesurer toute la portée de ce qui vient de se produire à Ceuta. On peut évidemment parler de crise migratoire, de frontière débordée, de rumeurs propagées sur les réseaux sociaux, de responsabilité des passeurs ou d’une décision judiciaire espagnole mal comprise et transformée en promesse d’entrée en Europe. Tout cela existe. Mais s’en tenir à ces explications serait passer à côté de l’essentiel. Fin juillet, plus de 72 000 personnes ont déferlé vers une enclave espagnole qui compte elle-même environ 80 000 habitants. La plupart sont depuis retournées au Maroc, mais plusieurs milliers demeurent encore à Ceuta. Le 16 août, certains manifestaient avec des pancartes disant qu’ils ne voulaient pas retourner au Maroc. Ce qui s’est passé au nord du Royaume ne peut plus être traité comme une banale péripétie migratoire. Une société devrait s’interroger lorsqu’un nombre aussi considérable de personnes saisit en quelques heures l’espoir, même illusoire et dangereux, de partir. Elle devrait s’interroger plus encore lorsque ceux qui partent ne sont pas exclusivement les plus pauvres, les sans-emploi ou les marginaux, mais aussi des salariés, des diplômés et des personnes qui avaient encore, au Maroc, une vie à abandonner.

C’est probablement là que réside la nouveauté la plus dérangeante de Ceuta. Le Maroc connaît depuis longtemps l’émigration économique. Des générations de Marocains sont parties chercher ailleurs un salaire qu’elles ne trouvaient pas chez elles. Mais les témoignages recueillis ces dernières semaines révèlent autre chose : ce n’est plus seulement l’absence absolue de ressources qui pousse au départ, c’est aussi l’absence de perspective. Reuters a rencontré à Ceuta des Marocains disposant de qualifications supérieures. Un spécialiste en automatisation âgé de 39 ans, originaire de Fès, expliquait qu’avec les niveaux de salaire auxquels il était confronté, il lui était impossible d’acheter un logement ou de fonder une famille. Il ne décrivait pas la famine ; il décrivait l’impossibilité de construire une vie. Cette différence est fondamentale. Lorsqu’un pays perd ses plus pauvres, il affronte un drame social. Lorsqu’il commence à perdre aussi ceux qui travaillent, ceux qui ont étudié et ceux qui pourraient théoriquement appartenir à sa classe moyenne, il affronte un problème autrement plus profond : la disparition progressive de la croyance qu’un avenir personnel est encore possible à l’intérieur du pays.

Il serait faux de prétendre que tous les Marocains veulent partir. Les réseaux sociaux ne sont ni un recensement ni un sondage, et l’accumulation de vidéos de colère peut produire une perception déformée de l’état réel de l’opinion. Mais il serait tout aussi faux de considérer comme insignifiants les milliers de témoignages, les images, les récits de départ et, désormais, cet événement physique sans précédent. Une rumeur peut expliquer le moment où une foule se met en mouvement ; elle ne peut pas expliquer à elle seule pourquoi cette foule existe. Elle peut annoncer que « la porte est ouverte » ; elle ne crée pas chez des dizaines de milliers de personnes le désir de la franchir. Ceuta n’a donc pas inventé le malaise marocain. Ceuta l’a rendu visible. Les réseaux sociaux n’ont pas créé le désespoir ; ils ont simplement offert à ce désespoir une vitesse de propagation et une capacité de mobilisation que le pouvoir ne peut plus ignorer.

Les données du marché du travail permettent d’ailleurs de comprendre une partie de cette exaspération. Selon le Haut-Commissariat au Plan, le chômage atteignait encore 13 % en 2025 et 37,2 % chez les 15-24 ans selon la méthodologie alors utilisée. L’Organisation internationale du travail et le HCP considèrent qu’environ un Marocain de 15 à 29 ans sur trois se trouve dans la catégorie des jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Depuis 2026, le HCP a profondément révisé sa méthodologie afin d’adopter les nouvelles normes internationales et souligne lui-même que les nouvelles données ne sont pas directement comparables aux séries précédentes. Mais le problème de fond demeure : la participation des jeunes de 15 à 24 ans au marché du travail est particulièrement faible et l’accès à un emploi suffisamment rémunérateur reste l’un des principaux points de fracture de la société marocaine. Ce ne sont pas des slogans d’opposants. Ce sont les propres statistiques du Royaume et celles d’institutions internationales.

Et pourtant, le Maroc n’est pas un pays qui ne produit rien. C’est précisément ce qui rend sa situation paradoxale. Les ports se développent, les autoroutes s’étendent, le train à grande vitesse est devenu une vitrine, l’industrie automobile et aéronautique progresse, les investissements internationaux affluent, les grands projets urbains se multiplient et la Coupe du monde 2030 promet d’accélérer encore cette transformation. Le pays que découvrent les investisseurs est en mouvement ; celui que vivent de nombreux citoyens leur paraît beaucoup plus immobile. Le véritable problème marocain n’est donc pas l’absence de développement. C’est la difficulté croissante à convaincre la population que ce développement est aussi le sien. La prospérité visible des infrastructures finit même par alimenter la frustration lorsqu’elle cohabite avec le chômage, les bas salaires, les difficultés d’accès au logement, les insuffisances de l’école et du système de santé et la conviction que l’ascenseur social fonctionne davantage pour certains que pour d’autres. Le Financial Times vient d’ailleurs de consacrer une analyse aux « jeunes oubliés » du Maroc, soulignant précisément le contraste entre les investissements impressionnants du Royaume et une création d’emplois qui ne permet pas à suffisamment de jeunes de bénéficier de cette transformation.

Il faut alors prononcer un mot qui revient constamment dans la société marocaine et que les discours officiels préfèrent souvent enfermer dans des stratégies, des commissions et des programmes : la corruption. Il ne s’agit pas d’affirmer, sans preuves, que tous les responsables sont corrompus ni de transformer une perception sociale en condamnation judiciaire. Il s’agit de constater que le problème est suffisamment profond pour apparaître dans pratiquement toutes les évaluations sérieuses de la gouvernance marocaine. Dans l’indice 2025 de Transparency International, le Maroc obtient 39 points sur 100 et se classe 91e sur 182 pays. Le score s’est certes amélioré de deux points en un an, ce qui doit être reconnu, mais il reste à un niveau qui indique de graves difficultés de perception de l’intégrité du secteur public. L’OCDE, dans son rapport 2026 consacré à l’intégrité et à la lutte anticorruption, décrit elle-même un écart révélateur : le Maroc satisfait à 73 % des critères portant sur la solidité de son cadre stratégique anticorruption, mais seulement à 53 % lorsqu’il s’agit de la pratique. Plus troublant encore, l’OCDE note que les rapports publics de suivi de la stratégie nationale anticorruption sont disponibles pour 2016-2018 et 2019-2022, mais plus après cette période, et que le dispositif ne fixe pas suffisamment d’indicateurs de résultats permettant de mesurer ce qu’il a réellement changé. En matière de lobbying, le Maroc ne remplit que 20 % des critères réglementaires examinés et aucun des critères de mise en pratique retenus par l’OCDE. Autrement dit, le problème marocain n’est pas l’absence de lois, de plans ou d’institutions. C’est l’écart entre ce qui existe sur le papier et ce que le citoyen perçoit dans sa vie.

Cet écart est politiquement destructeur parce qu’il alimente l’idée que les règles ne valent pas de la même manière pour tous, que certains réussissent grâce à leurs compétences tandis que d’autres réussiraient grâce à leurs relations, que l’accès à l’administration, à certains marchés, à certains emplois ou à certaines opportunités dépend trop souvent de réseaux que le citoyen ordinaire ne possède pas. Une société peut supporter longtemps les inégalités lorsqu’elle croit encore en la possibilité de les surmonter. Elle les supporte beaucoup moins lorsqu’elle commence à penser que le jeu est faussé. Dès lors, le problème n’est plus seulement celui du revenu. Il devient celui de la justice. Et lorsqu’un jeune Marocain considère qu’il peut travailler, se former, patienter pendant des années et néanmoins rester bloqué tandis que d’autres semblent contourner les règles, son désir de départ ne relève plus uniquement de l’économie : il devient une manière de sortir d’un système dans lequel il ne croit plus.

Ce phénomène rencontre une autre particularité marocaine : l’extrême faiblesse de la confiance accordée depuis longtemps aux intermédiaires politiques. Le gouvernement, les partis et le Parlement disposent évidemment de compétences constitutionnelles réelles, mais il serait artificiel d’analyser le Maroc comme une monarchie parlementaire européenne dans laquelle le souverain reste à distance du pouvoir politique quotidien. La monarchie marocaine est au centre de l’architecture de l’État. Le roi préside le Conseil des ministres, intervient dans les grandes orientations stratégiques et dispose de prérogatives constitutionnelles considérables. Pendant des décennies, cette centralité a constitué l’une des principales forces du système : les gouvernements pouvaient être impopulaires, les ministres remplacés, les partis discrédités, tandis que le souverain continuait d’incarner l’arbitrage, la continuité et, souvent, l’espoir d’une correction venue d’en haut.

Mais cette architecture comporte une contradiction que le Maroc ne pourra éternellement éviter. Plus le pouvoir réel est considéré comme centralisé, moins il devient crédible de faire porter indéfiniment la responsabilité des échecs sur ceux qui apparaissent aux yeux du public comme de simples exécutants. On ne peut attribuer au sommet toutes les grandes réussites du Royaume — l’industrialisation, les infrastructures, les choix diplomatiques, les grands projets — puis expliquer que le chômage, les défaillances des services publics, la corruption ou la perte de confiance relèveraient exclusivement du gouvernement du moment. La centralisation du pouvoir entraîne tôt ou tard une centralisation de la responsabilité. Et c’est probablement l’une des évolutions les plus sensibles de la période actuelle : sur les réseaux sociaux, la critique ne s’arrête plus systématiquement aux ministres ou au chef du gouvernement. Des paroles visant directement la monarchie et parfois le roi lui-même circulent désormais avec une liberté et une virulence qui auraient été beaucoup plus difficiles à imaginer publiquement auparavant. Il ne faut évidemment pas en déduire que la majorité des Marocains rejette la monarchie. Aucun sondage sérieux ne permet de le dire. Mais lorsqu’un tabou politique aussi profondément installé commence à s’éroder, le phénomène mérite autre chose que le déni.

C’est précisément ici que Ceuta devient politiquement explosive. Car pour la première fois, les mots que l’on entend depuis des mois sur les réseaux sociaux ont rencontré une action collective d’une ampleur exceptionnelle : partir. Non pas manifester devant un ministère, réclamer le départ d’un gouvernement ou attendre une réforme, mais franchir une frontière dès que l’occasion semble se présenter. Ceux qui sont revenus l’ont souvent fait parce que Ceuta ne leur offrait pas ce qu’ils imaginaient et que la route vers l’Espagne continentale restait fermée ; le retour ne signifie donc pas nécessairement que le désir initial de partir a disparu. Le 16 août, plusieurs milliers de personnes restaient encore dans l’enclave et des manifestants demandaient à ne pas être renvoyés au Maroc. Reuters rapporte que plusieurs Marocains interrogés expliquent leur départ par la faiblesse des salaires et des conditions de travail, y compris parmi les personnes qualifiées. Voilà pourquoi l’événement est beaucoup plus grave qu’une crise frontalière : il constitue une mesure brutale de la défiance d’une partie de la société envers la possibilité de vivre dignement chez elle.

La réponse des autorités ne pourra donc pas se limiter à fermer davantage la frontière, poursuivre les organisateurs de passages clandestins ou combattre les fausses informations, même si ces mesures peuvent être nécessaires pour éviter de nouveaux drames humains. Une frontière mieux gardée empêche un départ ; elle ne rétablit pas l’envie de rester. On peut neutraliser un compte TikTok ; on ne neutralise pas de la même manière le sentiment qu’une vie est bloquée. On peut arrêter ceux qui organisent un passage clandestin ; on ne peut arrêter une génération entière de se demander pourquoi elle devrait continuer à croire en un système qui ne lui offre pas suffisamment de perspectives. La sécurité peut empêcher la crise de Ceuta de se reproduire demain matin. Elle ne répond pas à ce qui a rendu cette crise possible.

Le Maroc doit donc choisir entre deux lectures de ce qui vient de se produire. La première consiste à considérer Ceuta comme un accident provoqué par les réseaux sociaux, quelques rumeurs et l’éternel attrait de l’Europe. Cette lecture est rassurante, parce qu’elle ne demande aucune remise en question fondamentale. La seconde consiste à admettre que Ceuta est le symptôme spectaculaire d’une crise de confiance beaucoup plus profonde : confiance dans la possibilité de progresser par le travail, confiance dans l’égalité des chances, confiance dans l’efficacité de la lutte contre la corruption, confiance dans les institutions politiques et, peut-être désormais chez certains, confiance dans l’arbitrage même de la monarchie. Cette lecture est plus inconfortable. Elle est probablement aussi plus utile.

Le Maroc n’est pas condamné au chaos. Il dispose d’un État solide, d’une administration puissante, d’infrastructures remarquables, d’une économie de plus en plus diversifiée, d’une diaspora considérable et d’une position géographique exceptionnelle. Il possède surtout une jeunesse dont l’énergie est évidente. Mais aucun de ces atouts ne garantit à lui seul la stabilité politique. Un pays peut être matériellement puissant et devenir progressivement fragile lorsque ses citoyens cessent d’associer son avenir collectif à leur propre avenir individuel. La stabilité ne consiste pas seulement à maintenir l’ordre ; elle suppose qu’une majorité de citoyens estime avoir davantage à gagner en restant dans le système qu’en cherchant à le fuir.

Ceuta devrait donc être prise comme un avertissement. Non pas comme la preuve que le Maroc serait condamné, mais comme la preuve qu’il n’est plus possible de différer certaines questions. Pourquoi un pays capable de réaliser des infrastructures que l’Afrique entière regarde avec admiration peine-t-il encore à offrir suffisamment d’emplois décents à sa jeunesse ? Pourquoi les stratégies anticorruption se succèdent-elles alors que la perception de l’injustice demeure aussi forte ? Pourquoi les partis et le gouvernement ont-ils si peu réussi à devenir de véritables lieux de confiance politique ? Pourquoi tant de Marocains, y compris des personnes qualifiées et insérées professionnellement, peuvent-ils considérer que leur avenir commence ailleurs ? Et surtout : combien de temps un système aussi centralisé peut-il continuer à réclamer la reconnaissance de ses réussites sans accepter pleinement la responsabilité de ses échecs ?

La question n’est plus de savoir comment empêcher les Marocains de partir. La véritable question est de savoir comment leur redonner envie de rester. À quelques années de la Coupe du monde 2030, ce serait peut-être le projet le plus important de tous. Car la grandeur d’un pays ne se mesure pas seulement à la beauté des infrastructures qu’il montre au monde. Elle se mesure aussi à quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus exigeant : le nombre de ses citoyens qui croient encore que leur avenir mérite d’y être construit.

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