De l’affaire Balogun aux débats sur le format de la compétition, en passant par les questions politiques, économiques et environnementales, la Coupe du monde 2026 a provoqué de nombreuses controverses. Est-ce que cette Coupe du monde est l’un des événements sportifs les plus controversés de l’histoire de ces dernières années? On en parle dans le nouvel épisode du « Titre à la une ».
Organisée du 11 juin au 19 juillet 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique, la Coupe du monde de football a été marquée par une succession de polémiques qui ont souvent éclipsé le terrain.
Dernier épisode en date: le président de l’UEFA, Aleksander Čeferin, n’a pas assisté à la finale entre l’Espagne et l’Argentine. Selon le quotidien britannique The Times, cette absence est directement liée à l’affaire Balogun, quelques jours après que l’UEFA a estimé que la FIFA avait « franchi une ligne rouge ». Également vice-président de la Fifa, Aleksander Čeferin aurait ainsi voulu marquer sa désapprobation. Pour The Times, ce geste « témoigne d’une profonde fracture » entre les deux instances.
Interférences politiques, arbitrages contestés, élargissement du tournoi à 48 équipes, explosion du prix des billets, introduction de nouvelles règles comme les pauses d’hydratation, ou encore proximité entre Donald Trump et Gianni Infantino: les controverses se sont multipliées tout au long de la compétition.
Au-delà des performances sportives, ce Mondial soulève une question plus large: assiste-t-on à l’une des Coupes du monde les plus controversées de l’histoire? Pour en parler, Le nouvel épisode du Titre à la une reçoit Seghir Lazri, sociologue du sport au laboratoire Printemps de l’Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et chroniqueur au Nouvel Obs.
L’annulation du carton rouge infligé au joueur américain Folarin Balogun, après que Donald Trump a appelé le président de la FIFA, est-ce une première dans un mondial?
D’un président américain oui, mais d’une autorité politique non. Cela avait déjà été fait en 1962, lors de la Coupe du monde au Chili: le président brésilien avait demandé à ce qu’on diffère le carton du joueur Garrincha, légende du football brésilien, en vue de la finale. Ce n’est pas une nouveauté. Néanmoins, le mode et la résonance de cet acte dans le contexte de cette Coupe du Monde sont très significatifs.
Donald Trump s’est amusé sur ce cas de figure; il avait répondu avec une forme de légèreté: « Oui, j’ai appelé Gianni Infantino sans problème ». Cette théâtralité autour de l’action était très marquante. Cela s’inscrit aussi dans tout un tas de faits durant ce Mondial qui posent problème concernant l’organisation d’une telle compétition sur ce territoire.
L’UEFA a estimé qu’une ligne rouge avait été franchie. Est-ce le cas?
Une ligne rouge a été franchie. L’UEFA se cantonne à une vision très sportive en termes d’organisation de matchs, d’équité et de lois qui régulent le spectacle sportif. Mais d’autres choses ont été franchies avant qui devaient nous alerter. Il y a l’affaire de l’arbitre somalien, le contrôle des joueurs à outrance. Tout un tas de faits s’inscrivaient déjà comme une forme de dépassement de fonction vis-à-vis de la présidence et une forme d’ingérence vis-à-vis de la Fifa.
Vous le disiez, il y a déjà eu un cas d’ingérence avec le Brésil, mais est-ce que cela crée un précédent? Faut-il s’en inquiéter pour les prochaines Coupes du monde?
S’inquiéter est un grand mot, mais cela marque un tournant dans le champ médiatique. L’idée d’ingérence politique dans le cadre d’organisations sportives a toujours existé; ce n’est pas neuf. Il faut penser aux JO de 1936 en Allemagne. Il faut penser à d’autres faits historiques: il y a eu des dictatures qui ont organisé des grandes compétitions dans lesquelles l’empreinte du cadre politique a marqué les compétitions, les joueurs et le cadre sportif. Aujourd’hui, il y a une forme de capitalisation: le président américain se nargue de faire cela.
Ce n’est plus un secret, c’est visible. Le tournant réside dans cette visibilité accrue. Le président ne se cache pas du tout; il exprime clairement qu’il appliquera les règles et pas la Fifa, et qu’il contournera tout cela. Cela devient visible et alimente un lectorat politique: il y a une idée de susciter des bénéfices politiques par ces actions. La Fifa est devenue un terrain de jeu pour essayer de rassembler un électorat autour de soi.
Est-ce que cette Coupe du Monde est l’un des événements sportifs les plus controversés de l’histoire de ces dernières années?
Depuis le XXIe siècle, les précédentes compétitions avaient suscité des tollés. Le Qatar en 2022 avait provoqué une forme de défiance vis-à-vis de plusieurs autorités, mais il y avait cette idée que le Qatar se soumettait aux règles de la FIFA et assouplissait son régime politique par l’organisation de la compétition. Ici, c’est l’inverse: la Fifa peut faire ce qu’elle veut, les États-Unis auront le dernier mot. Le gouvernement Trump assoit sa domination politique.
C’est un tournant sur le plan de la visibilité et sur le fait que la compétition soit malmenée par les États-Unis. En même temps, Donald Trump a toujours fait cela dans son historicité politique: il s’est toujours servi du sport comme une caisse de résonance. (…) Il a une vision très économique, très « business » du sport. Il s’en sert réellement comme un outil politique à des fins de conquête du pouvoir et d’imposition de son idéologie, que l’on peut juger discriminatoire, mais qui s’applique à la politique. Et la FIFA s’assoit finalement face au pouvoir trumpien.
Les tarifs des billets se sont envolés et il y a les pauses d’hydratation de 3 minutes dans tous les matchs. Est-ce l’illustration que le business a pris le pas sur le sport?
Cela a toujours été un peu comme ça. La Fifa est réglementée par le droit suisse et peut capitaliser. Son but essentiel, comme pour le CIO, est de générer des gains financiers via la visibilité. Ce ne sont pas seulement les billets qui rapportent, mais la diffusion du spectacle. Une finale de Coupe du Monde, c’est vu par 2, 3 milliards de personnes, c’est quand même énorme. On se sert du contexte américain où la socialisation au sport est différente: pour eux, les pauses d’hydratation et les publicités ne posent aucun problème. Ils ont une consommation sportive qui est totalement différente du modèle européen.
On capitalise sur cette configuration du sport américain pour essayer de faire des bénéfices. Cela dénote avec les habitudes de consommation européennes ou latino-américaines, qui se voient infliger des publicités en permanence. Cela peut poser problème. La Fifa cherche à générer du gain de manière significative et, en ce sens, laisse le gouvernement américain faire ce qu’il veut.
Le nombre d’équipes nationales est passé de 32 à 48, et il est question de passer à 64 en 2030. Est-ce la vraie motivation de cet élargissement?
Il y a une motivation sportive: l’idée de 48 équipes posait problème à cause de la densité de matchs, mais certaines sélections peu visibles de scène mondiale en tirent leur épingle du jeu. Les sélections africaines ont fait des parcours incroyables et fourni un spectacle considérable, comme les matchs du Cap-Vert contre l’Argentine ou ceux de l’Égypte. Il y a un gain sportif, mais il ne faut pas se leurrer: cette configuration repose avant tout sur des gains financiers et l’idée de produire du spectacle en continu plutôt que sur l’émancipation et la diffusion des élites africaines sur la scène mondiale.
Le Mondial 2026 s’annonce comme le plus polluant de l’histoire avec les déplacements entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Le football va-t-il pouvoir continuer comme avant?
Non, mais c’est le propre de toutes les organisations sportives. Le souci est qu’il y a un élan qui ne va pas dans ce sens-là. (…) Les événements sportifs globaux génèrent un trafic aérien considérable et le fait de déplacer des populations a un coût écologique fou. Les organisations n’en ont pas vraiment conscience, l’intérêt économique domine. À court terme, cela risque de poser problème sur plein d’aspects. Notamment par la promesse de la Fifa qui utilise comme étendard l’idée de rassembler les peuples et de générer de la paix, mais ce message est mis à mal par la question écologique qui va générer des disparités en termes d’équité sportive et d’accès au spectacle sportif. En maintenant ce cap mortifère sur le plan écologique et social, la Fifa se tire une balle dans le pied.
Pour l’édition 2026, l’Espagne a remporté le trophée. Dans quelle mesure un événement de cette ampleur reflète-t-il les bouleversements du monde?
Ce qui se produit dans un tel événement où les nations sont réunies, ce n’est pas tant un reflet, mais plutôt une projection des imaginaires sociaux. On va projeter dans l’équipe espagnole ce à quoi on tend, les valeurs auxquelles on adhère et mettre en exergue ce qu’on déteste.
Durant cette Coupe du monde, on a vu le pouvoir politique prendre une place considérable dans l’organisation sportive. On avait des institutions sportives qui promettaient d’être au-dessus des nations pour proposer d’autres interactions entre les nations et les peuples, mais on se rend compte de manière assez visible et constante (…) que le pouvoir politique a pris l’assaut. Les compétitions se font sous le joug de tel ou tel groupe sans que l’on se pose véritablement de questions.
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Source:
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