Quand la coutume devient meurtrière et l’État complice
Bagdad, 14 mai 2026 — Elle s’appelait Koethar Baschar Al-Hassigawi. Elle avait quinze ans. Elle aimait peut-être la musique, rêvait peut-être d’aller à l’école, de devenir médecin ou simplement de vivre. Mais dans l’Irak de 2026, une fille de quinze ans qui refuse d’épouser son cousin n’aurait pas le droit de vivre. Elle aurait le droit de mourir. Et ses assassins ? Ils auraient même le droit de danser.
Selon plusieurs récits relayés sur les réseaux sociaux ces derniers jours, notamment sur TikTok, le drame se serait produit le 6 mai dernier dans la région de Nahrawan, à l’est de Bagdad. Koethar aurait refusé un mariage forcé arrangé par sa famille avec son propre cousin, un homme plus âgé qu’elle. Elle aurait tenté de fuir. Elle aurait ensuite été tuée par des membres de sa propre famille, dans ce qui est présenté comme un prétendu « crime d’honneur ».
Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux montreraient également des proches célébrant le meurtre à travers des chants et des danses traditionnelles, au nom de ce qu’ils appellent le « lavage de l’honneur ». Ces images, qui n’ont à ce stade pas toutes été authentifiées de manière indépendante, ont suscité une profonde indignation dans plusieurs pays arabes et au-delà.
Mais au-delà même de cette affaire, qu’il reste indispensable de vérifier avec rigueur journalistique, une réalité demeure incontestable : les crimes dits « d’honneur » et les mariages forcés continuent d’exister dans plusieurs sociétés, y compris en Irak, et des milliers de jeunes filles vivent encore sous la menace permanente de violences familiales.
Le silence de l’État irakien interroge profondément. Car derrière chaque crime commis au nom de « l’honneur » se cache aussi un système juridique et social qui, dans certains cas, continue de minimiser ces violences. L’article 409 du code pénal irakien, hérité de l’époque baasiste, prévoit toujours des circonstances atténuantes pour certains crimes commis pour des motifs dits « d’honneur ». Cette disposition est dénoncée depuis des années par les organisations internationales de défense des droits humains, qui y voient une forme de légitimation indirecte de la violence contre les femmes.
Chaque année, des femmes et des adolescentes sont victimes de violences liées au mariage forcé, au contrôle familial ou à des logiques tribales archaïques. Trop souvent, les auteurs de ces crimes échappent à des sanctions exemplaires. Trop souvent encore, les victimes sont réduites au silence, leurs histoires étouffées par la peur, la pression sociale ou l’impunité.
Le problème dépasse largement le cadre d’une seule affaire. Il touche à une culture où certaines jeunes filles sont encore considérées comme des objets de propriété familiale plutôt que comme des êtres humains libres de choisir leur destin. Dans certaines régions, le mariage des mineures reste une pratique courante malgré les conventions internationales ratifiées par l’Irak.
Pourtant, la Convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée par l’Irak en 1994, impose une protection claire des mineurs contre toutes les formes de violence, d’exploitation et de traitements dégradants. L’article 19 oblige les États à protéger les enfants contre toute violence physique ou mentale. L’article 34 protège contre l’exploitation sexuelle. L’article 37 interdit les traitements cruels, inhumains ou dégradants.
La question n’est donc pas uniquement juridique. Elle est profondément politique, culturelle et morale. Car un État qui ne protège pas ses filles les plus vulnérables renonce à une partie essentielle de sa légitimité.
Koethar Baschar Al-Hassigawi — si les faits rapportés se confirment — ne serait malheureusement pas un cas isolé. Elle deviendrait le symbole tragique d’un système dans lequel des adolescentes peuvent encore être menacées, violentées ou tuées pour avoir simplement dit non.
Les chiffres réels des crimes dits « d’honneur » demeurent difficiles à établir. Beaucoup d’affaires ne sont jamais déclarées officiellement. Certaines sont réglées au sein des structures tribales. D’autres disparaissent dans le silence des familles ou dans la peur des représailles. Et dans plusieurs cas, les victimes elles-mêmes sont accusées d’avoir « déshonoré » leur entourage, comme si leur volonté de liberté constituait une faute.
Face à cela, l’Europe, la Belgique et la communauté internationale ne peuvent plus se contenter de déclarations symboliques. L’Irak est un partenaire diplomatique et stratégique de nombreux États occidentaux. Mais cette coopération doit aussi s’accompagner d’exigences claires en matière de protection des droits humains.
Des réformes urgentes apparaissent aujourd’hui indispensables.
L’abrogation de toute disposition légale réduisant les peines dans les crimes dits « d’honneur » constitue une nécessité absolue. L’interdiction stricte du mariage des mineurs sans exception doit également devenir une priorité nationale.
La création de centres de protection pour les filles et femmes menacées, la formation des forces de l’ordre et de la justice afin de traiter ces crimes comme des assassinats à part entière, ainsi que le soutien aux défenseurs des droits des femmes et des enfants en Irak sont aujourd’hui indispensables.
Koethar avait quinze ans. Elle aurait dû aller à l’école, rire avec ses amies, construire son avenir et choisir librement sa vie. Si les faits rapportés sont exacts, alors elle aurait été privée de tout cela par ceux qui auraient dû la protéger.
L’Irak ne pourra avancer tant qu’il continuera à tolérer que des traditions violentes priment sur les droits fondamentaux des enfants et des femmes. Aucun honneur ne peut justifier le meurtre d’une adolescente. Aucun héritage culturel ne peut légitimer la barbarie.
Koethar Baschar Al-Hassigawi est devenue, pour beaucoup, le symbole de toutes celles qu’on réduit au silence parce qu’elles ont osé dire non. Et ce « non » mérite aujourd’hui d’être entendu jusqu’à Bagdad, Bruxelles et dans toutes les capitales où les droits humains ne devraient jamais être négociables.




