BRUXELLES — Nuti Ivo, une tannerie italienne appartenant au groupe LVMH, a acheté des peaux animales à des entreprises paraguayennes liées à la déforestation, selon l’enquête de l’ONG Global Witness, alors même que son dirigeant tente d’obtenir des exemptions dans le cadre de la réglementation européenne contre la déforestation.
Avec le soutien de députés et de responsables publics européens, l’industrie du cuir fait campagne auprès de la Commission européenne pour que ses nouvelles règles sur les importations de produits liés à la déforestation n’incluent pas de restrictions sur les peaux animales.
Le secteur dit ne pas être responsable de la déforestation, présentant le cuir comme un sous-produit de l’industrie de la viande. Une fois les animaux abattus, leurs peaux seraient perdues si elles n’étaient pas achetées par les tanneries pour fabriquer des produits tels que des sacs, des ceintures ou des housses de sièges de voiture, défendent les lobbyistes du cuir.
L’un des principaux acteurs de cette campagne d’influence est Fabrizio Nuti, PDG de Nuti Ivo Group, une tannerie italienne rachetée il y a trois ans par LVMH, et président de l’association nationale italienne de l’industrie de la tannerie.
“Si nous ne pouvons pas nous procurer les matières premières dont nous avons besoin, nous mettrons la clé sous la porte. Nous cesserons toute activité du jour au lendemain simplement parce que nous ne disposons pas des informations requises”, a-t-il argué lors d’un récent événement au Parlement européen, en évoquant les données de traçabilité dont il aurait besoin pour se conformer à la réglementation antidéforestation. Il a insisté sur le fait que les peaux sud-américaines ne représentent qu’une petite part des importations du secteur.
Une enquête menée par l’ONG Global Witness, qui étudie l’impact des entreprises sur l’environnement dans le cadre de ses campagnes, montre que Nuti Ivo a travaillé avec des fournisseurs qui présentent un risque élevé de déforestation sur plus de 100 000 hectares au Paraguay, dont des terres revendiquées par des communautés indigènes. L’enquête, communiquée en exclusivité à POLITICO, révèle également que Fabrizio Nuti possède des parts d’une tannerie paraguayenne qui expédie ces peaux à Nuti Ivo, l’entreprise dont il est le PDG.
LVMH — qui détient également Christian Dior, Tiffany & Co et Sephora — et Nuti Ivo ont affirmé ne pas s’approvisionner en peaux provenant d’Amérique du Sud. Les deux sociétés citent l’engagement pris par l’ensemble du groupe “de mettre fin à toute déforestation et toute conversion d’écosystèmes naturels, tant dans ses opérations que dans ses chaînes d’approvisionnement” d’ici à 2025.
Cependant, les données d’Export Genius, une plateforme d’analyse de l’import-export, montrent qu’une filiale du groupe Nuti Ivo recevait encore des peaux d’un exportateur paraguayen en janvier dernier.
En 2025, les tanneries appartenant au groupe Nuti Ivo ont importé environ 2 710 tonnes de cuir du Paraguay, dont des peaux de vache et de buffle, pour une valeur d’environ 3,8 millions de dollars (3,4 millions d’euros), selon ces données.
D’après Charlie Hammans, qui a mené l’enquête pour Global Witness, ses travaux montrent que “les entreprises du secteur du cuir, en particulier celles qui se fournissent en Amérique du Sud, sont beaucoup plus intéressées par le maintien du statu quo et par la poursuite de l’acheminement vers l’Europe des peaux provenant de ces pays à très haut risque que par la prise de mesures visant à résoudre le problème de fond dans leur secteur”.
De “très petites quantités”
Interrogé une première fois sur les conclusions de l’enquête, le groupe LVMH a répondu que Nuti Ivo avait adopté sa politique interdisant les cuirs provenant d’Amérique du Sud.
Après qu’on lui a transmis les données fournies par Export Genius, un porte-parole de l’entreprise a cependant déclaré que Nuti Ivo s’était “approvisionnée en très petites quantités en Amérique du Sud, dans le cadre d’un approvisionnement préexistant à son acquisition” par LVMH.
Le groupe français a acquis une participation majoritaire dans Nuti Ivo Group en 2023 par le biais de sa division artisanale spécialisée LVMH Métiers d’Art.
Le porte-parole a également distingué les marques de LVMH (la “Maison”) et Métiers d’Art, qui regroupe les fournisseurs clés du groupe. Il a ajouté que, depuis l’acquisition de Nuti Ivo, l’entreprise “a engagé des discussions en vue de l’arrêt progressif de ces contrats résiduels”.
LVMH a souligné n’avoir “jamais entrepris d’action de lobbying auprès des institutions européennes pour réduire le champ d’application du règlement sur la déforestation” et être “pleinement engagée dans la lutte contre la déforestation”.
Contactés à plusieurs reprises, Fabrizio Nuti et Nuti Ivo Group n’ont pas répondu à nos questions. COTANCE, une association représentant l’industrie du cuir à l’échelle européenne, dont Nuti Ivo est membre, a assuré à Global Witness que l’entreprise avait “adopté les politiques du groupe [LVMH]”.
Une nouvelle législation bientôt appliquée
L’UE cherche à lutter contre la déforestation massive causée par les importations de produits comme le bœuf, le cacao ou l’huile de palme.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que 90% de la déforestation mondiale est due à la conversion des forêts en terres agricoles destinées à la culture ou au pâturage. En Amérique latine, où environ 35% des forêts sont occupées par des peuples indigènes, la déforestation est également une question de droits humains et de justice sociale.
En 2023, Bruxelles a adopté le règlement sur la déforestation (RDUE), interdisant la vente de produits dans l’UE s’ils sont liés à des terres qui ont été déboisées après décembre 2020. Cette législation devrait entrer en vigueur à la fin de cette année, après avoir été reportée à de multiples reprises.
Les peaux d’animaux pour le cuir liées à des terres déboisées devraient faire face à des restrictions lorsque le RDUE entrera en vigueur. Mais des modifications du champ d’application de ces règles sont attendues de la part de la Commission d’ici la fin du mois.
Début avril, lors d’une réunion de lobbyistes, de législateurs et de représentants gouvernementaux au Parlement européen organisée par l’eurodéputé italien Dario Nardella (Socialistes et démocrates), Fabrizio Nuti a parlé avec passion des écueils liés à l’inclusion du cuir dans le périmètre de la loi.
Les tanneurs donnent une “valeur” et une “nouvelle vie” à la peau animale, a-t-il défendu. Les peaux brutes en tant que telles n’ont pas vocation à être échangées, a-t-il affirmé, de sorte que le cuir lui-même ne peut pas être un facteur de déforestation.
Cet argument ne convainc pas les groupes de défense de l’environnement.
“Retirer arbitrairement le cuir du règlement RDUE conduirait à une incohérence politique de taille : la viande d’une vache élevée sur des terres déboisées serait interdite, alors que la peau de ce même animal pourrait être vendue librement sur le marché unique”, ont écrit une coalition d’ONG dans une lettre commune adressée à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.
“Ce n’est qu’en incluant tous les produits bovins à fort impact que l’UE pourra respecter son engagement de mettre fin à sa contribution à la déforestation mondiale”, ont plaidé ces organisations, parmi lesquelles figurent Earthsight, Global Witness, ClientEarth et Human Rights Watch.
Manque de traçabilité
L’enquête de Global Witness se penche le réseau d’élevages bovins qui approvisionnent deux grandes entreprises de viande — Minerva Foods et Frigorífico Concepción — qui gèrent des abattoirs dans le Gran Chaco, la deuxième plus grande forêt d’Amérique du Sud.
La tannerie paraguayenne Parpelli, qui appartient à la société d’exportation Lecom, achète des peaux d’animaux à ces entreprises de transformation de la viande. Elle traite ensuite les peaux et les expédie vers des pays, tels que la Chine, le Vietnam, le Portugal et l’Italie.
Parmi les acheteurs figure la tannerie italienne Conceria Everest, qui fait partie de Nuti Ivo Group, propriété de LVMH. Fabrizio Nuti, PDG du groupe Nuti Ivo, détient une participation de 40% dans Parpelli par l’intermédiaire de sa holding familiale Finatan.
S’appuyant sur des données commerciales, des images satellite, des bases de données forestières et des entretiens avec des agriculteurs locaux, Global Witness a pu faire le lien entre 16 exploitations qui fournissaient les entreprises de viande en 2023 et 110 000 hectares de terres déboisées depuis 2021.
Les données d’Export Genius montrent qu’en 2025, Nuti Ivo et Everest ont importé environ 2 710 tonnes de cuir d’une valeur d’environ 3,8 millions de dollars de Parpelli. Jusqu’en mars dernier, celle-ci figurait également parmi les partenaires internationaux de Nuti Ivo mentionnés sur son site web.
Global Witness affirme dans son enquête que la traçabilité de la chaîne d’approvisionnement de Nuti Ivo présente des “lacunes majeures”, car l’entreprise “ne peut tracer que 45% de ses peaux jusqu’à un abattoir précis”.
Dans leurs déclarations à Global Witness, Minerva Foods et Frigorífico Concepción n’ont ni confirmé ni nié qu’ils travaillaient toujours avec les 16 exploitations liées à la déforestation. Les entreprises n’ont pas répondu aux demandes de commentaires de POLITICO.
Lecom affirme vérifier que les opérations de ses fournisseurs “ne compromettent pas les écosystèmes locaux et ne contribuent pas à la détérioration de l’environnement, en préservant la traçabilité des produits, la conservation de nos forêts aujourd’hui et pour les générations futures”.
La société exporte 22% de son cuir sur le marché européen, dont 5% représentent du cuir provenant de Frigorífico Concepción et 17% de Frigorífico Minerva, a détaillé la société à Global Witness dans une déclaration datée du 7 avril. Elle a ajouté qu’elle travaillait à “l’amélioration continue des systèmes [de traçabilité] existants”.
Le groupe n’a pas répondu à une demande de commentaire de POLITICO.
Bien que les données n’indiquent pas avec certitude que les peaux achetées par Nuti Ivo à Parpelli provenaient d’animaux issus de ces 16 fermes, Global Witness affirme que cela expose la chaîne d’approvisionnement de LVMH à un risque élevé de lien avec la déforestation.
Charlie Hammans, l’auteur de l’enquête, a exhorté LVMH à s’associer à d’autres multinationales pour demander à la Commission européenne de ne pas toucher à la législation sur la déforestation.
LVMH est “littéralement l’une des plus grandes entreprises au monde, et la plus grande entreprise de luxe”, a-t-il déclaré. “Avec toutes les ressources dont elle dispose, elle a la responsabilité de veiller à ce que ses filiales soient effectivement en conformité avec ses propres politiques et ne contribuent pas à affaiblir une législation essentielle visant à garantir le respect de ces engagements.”
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jules Darmanin et Jean-Christophe Catalon.
Source:
www.politico.eu




