Le titre du livre-somme de Vitaliano Trevisan (1960-2022), Works, désigne sa thématique principale : le travail, l’auteur se proposant de raconter sa vie au fil des emplois les plus divers qu’il a pu occuper depuis son adolescence près de Vicence, dans le nord-est de l’Italie. Mais le fait de le formuler ainsi, en anglais, au pluriel, renvoie aussi à l’idée des œuvres d’un écrivain. Les 700 pages époustouflantes que nous lisons aujourd’hui, dans la traduction de Christophe Mileschi et Martin Rueff, dix ans après la parution du livre en Italie, correspondent bien à l’un et l’autre sens de ce titre, car Trevisan tisse la trame de son existence dans la toile du travail, qui devient celle d’une œuvre proliférante, tapisserie textuelle bavarde et réflexive, d’une oralité très littéraire, riche en parenthèses, notes et digressions, que son auteur place éloquemment sous le signe de Tristram Shandy (1759-1767), de Laurence Sterne, qu’il cite en exergue.
Travail des mots, travail de la vie : les deux sont liés dans ce parcours où pointe une forme de désespoir, conclu dans les faits par le suicide de l’écrivain en 2022. Issu d’une famille modeste, dans une région italienne qui a connu après-guerre une industrialisation brutale puis un boom économique important, Trevisan raconte la nécessité de « gagner sa vie », durement, dans une société qui semble dériver progressivement tandis qu’il finit, lui, par accéder au statut officiel d’écrivain, dramaturge et acteur (par exemple pour le cinéaste Matteo Garrone). Il commence en tout cas à publier essais et récits qui lui valent, à l’orée des années 2000, une reconnaissance importante : Le Pont, Treize (Gallimard, 2009 et 2013) et surtout Les Quinze Mille Pas (Verdier, 2006), roman singulier d’un homme hyperphobique et succès critique considérable – ce qui n’apaise guère son auteur.
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Source:
www.lemonde.fr






