Avec une telle volonté politique, on comprend mieux pourquoi Emmanuel Macron, qui marche dans les pas de l’ancien Premier ministre Pierre Messmer, architecte du grand programme nucléaire civil lancé dans les années 1970 au moment du choc pétrolier, a choisi de se rendre avec son gouvernement sur le site de Penly pour y tenir le tout premier Conseil de politique nucléaire (CPN) délocalisé hors du palais de l’Élysée. Un déplacement qui ne doit rien au hasard puisque la centrale normande, à quelques kilomètres au nord de Dieppe, a justement été sélectionnée par l’exécutif et EDF pour être la tête de série des futurs réacteurs EPR 2, dont le premier exemplaire doit être mis en service en 2038. Si Penly se retrouve en première ligne, c’est que le site maritime offre suffisamment de place pour imaginer l’avenir… et de soutien local de la part des élus et d’une large partie de la population pour y parvenir.
Jusqu’à 15 ajustements de la production par jour
Tous les jours, les directeurs du CNPE de Penly, épaulés par leurs équipes d’exploitation, ajustent 24h/24 la production de leur deux réacteurs de 1 300 MWh, chacun en fonction de la demande émise par RTE, le gestionnaire du réseau électrique. Et la puissance délivrée peut varier «jusqu’à 15 fois par jour», confie un responsable du centre de commande. C’est en effet là, à 22 mètres de hauteur, au-dessus de la salle des machines et de son gigantesque groupe turbo-alternateur directement relié au réacteur produisant la vapeur nécessaire pour alimenter les turbines, que tout est piloté.
Dans cette petite salle sans fenêtre, des centaines de boutons et de diodes clignotent en dessous d’écrans analogiques ou numériques monitorant chaque espace de la centrale. Un décor un brin austère, digne d’un vieux James Bond, où la concentration des opérateurs est maximale et la fréquentation de la pièce limitée. On y gère à la fois la température et le fonctionnement des machines, le volume de production électrique et, surtout, le cœur du réacteur, la partie la plus critique, cernée par un double mur en béton armé devant résister aux pires agressions extérieures, qu’elles soient d’origine humaine (attaque, drone, attentat) ou naturelle (séisme, inondation, incendie…).
Sur l’un des écrans de la salle, on aperçoit la piscine où le combustible nucléaire est stocké sous l’eau en attendant d’être chargé dans le cœur du réacteur. Certains assemblages usagés patientent aussi dans le bassin pendant plusieurs années pour refroidir avant d’être convoyés par train vers la centrale de La Hague pour y être retraités. Chaque «pile» nucléaire est en fait un assemblage de centaines de pastilles d’uranium (7 grammes) formant de long crayons de près de 5 mètres.
Au total, chacun de ces assemblages, composés de 264 crayons, pèse pas moins de 800 kg. Un à un, ces assemblages d’une valeur unitaire d’un million d’euros, sont déplacés vers le cœur et installés selon un plan défini par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection. «C’est l’ASNR qui décide comment nous devons disposer les assemblages. Nous procédons à des arrêts de tranche tous les 18 mois environ pour recharger et renouveler en général un tiers du combustible», nous détaille Benoît Réaux, le directeur de la centrale de Penly, installé au bord de la piscine dans cette zone d’accès ultra sécurisée et très peu fréquentée.
En sortant de cet espace restreint, chaque collaborateur doit vérifier son taux de radiation en passant dans plusieurs sas, avant d’enlever la tenue complète préalablement enfilée et couvrant de la tête aux pieds. «Ce sont des procédures assez chronophages, c’est vrai, mais elles sont essentielles pour s’assurer que l’on ne transporte pas de radioactivité en dehors de cette zone. Il en va de la sécurité des équipes mais aussi de leur entourage», poursuit le directeur.
Ce spécialiste du nucléaire, passé par plusieurs sites en France et à l’étranger, sait que l’avenir du nucléaire tricolore est justement en train de s’écrire derrière le gigantesque mur d’enceinte cernant sa centrale. Sur la plage, en contrebas de la falaise de craie normande de 114 mètres de haut, des tractopelles sont justement en train de gratter les parois pour dessiner le futur site où doivent pousser les deux EPR 2 de Penly. Un chantier titanesque, le plus grand du pays et certainement d’Europe, dont Emmanuel Macron est justement venu prendre le pouls en cette fin d’hiver ensoleillée.
Les difficultés de l’EPR de Flamanville en mémoire
Il faut dire que tout le monde garde à l’esprit le dossier de l’EPR de Flamanville, dont les travaux auront finalement duré près de 17 ans pour une facture finale à plus de 19 milliards d’euros, soit six fois le budget initial d’après la Cour des comptes. «Contrairement à Flamanville, nous avons opté pour un nouveau design technique, avec beaucoup de travail en préfabrication. Nous prévoyons par exemple 30% de soudures en moins, 100 fois moins de vannes ou de robinets, une forme de génie civil simplifié qui devrait nous faire gagner 20% de temps et d’argent, comme c’est le cas sur Hinkley Point C (HPC) au Royaume-Uni. Surtout, nous allons produire en série ces six réacteurs. Nous travaillons cette dimension de standardisation pour être le plus efficace possible», explique Catherine Back, directrice du palier EPR 2 chez EDF.
En attendant le fameux décret de décision d’investissement et le feu vert de l’ASNR, espéré d’ici fin 2026, EDF et son principal partenaire sur le projet, le groupe de BTP Eiffage, sont déjà à l’œuvre. Environ 250 camions de chantier circulent sur place chaque jour pour déblayer les gravats, transporter le béton de la centrale éphémère construite en contrebas qui produit quotidiennement des dizaines de blocs cubiques rainurés (BCR) allant de 14 à 27 tonnes/pièce.
Le calendrier de l’EPR2
– Juillet 2024 : début des travaux préparatoires
– Fin 2026 : décision finale d’investissement
– 2027 : début des travaux de génie civil
– Début 2029 : coulée du premier béton nucléaire
– 2038 : mise en service espérée
Ce sont ces 15 000 blocs qui recouvrent petit à petit la nouvelle digue de 1,4 km de long devant protéger les futurs réacteurs contre les puissantes vagues du littoral de la Manche et la montée des eaux. «Ces travaux préparatoires ont commencé le 1er juillet 2024. Nous réalisons le terrassement et une extension de 20 hectares sur la mer. En parallèle, nous reprofilons la falaise car l’EPR 2 sera environ 30% plus grand que les centrales à côté de nous. Nous réutilisons la craie prélevée pour fortifier la digue où nous avons aussi prévu plus de 400 000 tonnes d’enrochement. La digue devrait être terminée à la fin de l’automne», détaille Clément Delpech, directeur adjoint du projet EPR 2 Penly.
Cet ingénieur de formation, passé lui aussi par le chantier de HPC au Royaume-Uni, où EDF construit pour le gouvernement britannique deux EPR depuis 2018, gère ce ballet de 1100 ouvriers actuellement présents sur le site. Et il prépare déjà la suite. «En rythme de croisière (vers l’année 2032, NDLR), nous monterons à plus de 10 000 ouvriers sur le site, ce qui aura un impact sur la vie du territoire», ajoute le responsable du projet. En effet, en plus de la dizaine d’hectares de terres agricoles rachetées pour construire, par exemple, de gigantesques parkings pour les ouvriers, il faudra aussi adapter le territoire à cette nouvelle population et faire sortir de terre environ 6 000 nouveaux hébergements autour de la centrale pour accueillir toute la main d’œuvre nécessaire. Un chantier dans le chantier du siècle normand, qui doit assurer la souveraineté énergétique de la région et du pays, pour le siècle à venir…
Depuis Fukushima, la sûreté renforcée
Après la catastrophe nucléaire japonaise en 2011, EDF a réévalué la robustesse de ses installations. A Penly, un nouveau mur d’enceinte avec caméras et barbelés cerne désormais les deux réacteurs historiques. De nouveaux moteurs «Diesel d’ultime secours» ont été installés pour prendre le relais du système électrique en cas de besoin et assurer le refroidissement du cœur. Deux réserves d’eau ont aussi été aménagées en haut des falaises pour contrer un éventuel incendie et des coffrages (en noir sur la photo) protègent la centrale en cas de tempête. «Au total, près d’une quinzaine de modifications par réacteur et 2,6 milliards d’euros d’investissements ont été consacrés à ces renforcements, qui ont été finalisés en 2021», précise EDF. Une Force d’action rapide du nucléaire (FARN) a aussi été créée pour intervenir sur n’importe quel site accidenté.
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Source:
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