L’expression « madeleine de Proust » est devenue
un raccourci pour parler d’un souvenir qui resurgit au détour d’une
odeur ou d’un goût. On voit tout de suite une petite pâtisserie
dorée trempée dans le thé. Pourtant, les manuscrits conservés par
la Bibliothèque nationale de France et des éditeurs parisiens
montrent que cet objet culte de la littérature française a d’abord
pris une autre forme, bien plus modeste, sur les brouillons de
l’écrivain.
Dans Du côté de chez Swann, premier tome de À la
recherche du temps perdu paru en 1913, Marcel Proust décrit la
bouchée de madeleine trempée dans une infusion, qui ramène le
narrateur à Combray et à sa tante Léonie. Mais les premiers jets de
cette scène parlent de pain rassis, de pain grillé, puis d’une
biscotte. C’est cette biscotte, très présente dans
les cahiers préparatoires, qui apparaît comme l’ »aliment oublié »
derrière la madeleine que l’on cite partout.
Madeleine de Proust ou biscotte : ce que révèlent les
manuscrits
En 2015, les Éditions des Saints-Pères ont
publié en fac-similé trois carnets de travail de Marcel Proust. Le
lecteur y découvre plusieurs versions de l’épisode, où l’aliment
plongé dans le thé n’est pas encore la madeleine mais du pain
grillé, parfois une biscotte. Cette édition a relancé l’intérêt
pour la genèse de la scène, reprise aussitôt par la presse
française.
La Bibliothèque nationale de France (BnF), dans
son exposition « Marcel Proust. La fabrique de l’œuvre » en 2022,
confirme ce cheminement. Selon la BnF, la scène existe dans au
moins sept versions manuscrites rédigées entre 1907 et 1909, qui
font défiler pain rassis, pain grillé, biscotte puis madeleine.
L’écrivain Jean-Paul Enthoven résume ce moment d’hésitation :
« Marcel, prudent, n’a pas encore définitivement choisi sa Petite
Madeleine « moulée dans la valve rainurée d’une coquille de
Saint-Jacques ». Il hésite, envisage diverses pâtisseries, après
avoir imaginé une tranche de « pain grillé », il médite autour d’une
« biscotte », et il faut attendre encore pour voir enfin apparaître
le biscuit proustien par excellence », explique Jean-Paul Enthoven,
coauteur du Dictionnaire amoureux de Marcel Proust.
De la biscotte au petit coquillage : pourquoi la madeleine
s’est imposée
Une biscotte, c’est du pain cuit deux fois, sec et croquant,
typique du petit déjeuner français du début du XXe siècle. Trempée
dans le thé, elle ramollit vite mais garde un côté friable, presque
sonore. Si Proust était resté sur cette image, la scène aurait sans
doute gardé quelque chose de plus prosaïque, collé aux habitudes
alimentaires de la bourgeoisie de l’époque.
La madeleine, elle, est un petit gâteau bombé, très beurré,
moulé en forme de coquille. Le passage cité par Jean-Paul Enthoven
évoque précisément cette coquille Saint-Jacques. Visuellement,
c’est plus dessiné, presque précieux, et le mot « madeleine » porte
une sonorité douce qui colle bien au souvenir d’enfance. Quand
Marcel Proust fixe définitivement ce choix dans Du côté de chez
Swann en 1913, il donne à la scène une force d’image qui
dépasse largement la simple description d’un goûter.
Une madeleine de Proust, biscotte ou
pas, c’est quoi pour nous ?
Cette histoire de biscotte cachée rappelle surtout à quel point
Marcel Proust a retravaillé chaque détail. La fameuse « madeleine de
Proust » reste aujourd’hui le nom donné à la mémoire involontaire,
ces souvenirs qui reviennent sans prévenir grâce à une saveur, une
odeur, un son. Peu importe finalement que ce soit une biscotte, un
bout de pain ou un petit coquillage beurré.
Pour chacun, la madeleine peut être l’odeur du chocolat chaud,
un plat préparé par un grand-parent, le parfum d’une salle de
classe. Savoir que, dans les brouillons, tout partait parfois d’une
simple biscotte montre qu’un souvenir puissant peut se loger dans
l’aliment le plus banal du quotidien.
Sources
Source:
www.topsante.com




