Ihor Fedirko, PDG du Conseil ukrainien de l’industrie de la défense, une organisation représentant le secteur de l’armement du pays, est simplement heureux d’être en vie.
« Nous sommes tous en vie, donc tout va bien », a-t-il déclaré à Euractiv, en réponse à des questions sur son état de santé. C’était une réponse d’une simplicité désarmante, et pourtant représentative de l’atmosphère qui règne dans l’industrie de la défense ukrainienne. Les chaînes de production tournent au son des sirènes d’alerte aérienne, et les ingénieurs repensent des systèmes qui seront utilisés quelques heures plus tard.
C’est dans ce contexte que Volodymyr Zelenskyy, le président ukrainien, a annoncé la semaine dernière une série d’accords de défense avec des pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Il les a présentés non pas comme des contrats d’armement conventionnels, mais comme l’exportation de capacités à spectre complet dans le cadre d’un « accord sur les drones » qui a officiellement transformé l’Ukraine en exportateur mondial d’armes.
Cette annonce marque un tournant. L’Ukraine n’est plus seulement un bénéficiaire de l’aide militaire occidentale. Elle devient un fournisseur d’expertise éprouvée au combat pour d’autres pays confrontés à des menaces similaires.
Pour les pays du Golfe récemment touchés par des drones et des missiles iraniens, l’attrait est immédiat. Pour l’Europe, les implications, telles qu’elles sont perçues depuis Bruxelles et au-delà, sont plus complexes.
Les États du Golfe : une question urgente
À première vue, les accords semblent porter principalement sur les drones, en particulier les systèmes d’interception conçus pour contrer les menaces iraniennes. Mais Fedirko insiste sur le fait que cette interprétation passe à côté de l’essentiel.
« Nous leur avons dit… que l’intercepteur n’est qu’un élément parmi d’autres », a indiqué le PDG, décrivant les discussions avec les partenaires du Golfe.
Ce que Kiev exporte n’est pas un produit en soi, mais un écosystème. Des années passées à lutter contre les drones de type Shahed – et leurs variantes russes de plus en plus sophistiquées – ont contraint l’Ukraine à adapter constamment sa défense aérienne. John Hardy, directeur adjoint du programme Russie de la Foundation for Defense of Democracies (FDD), a noté que les menaces aériennes russes ont évolué, devenant plus difficiles à brouiller et à déployer à grande échelle, ce qui a poussé Kiev à réagir tout aussi rapidement.
Le résultat est un réseau à plusieurs niveaux combinant capteurs, logiciels, drones intercepteurs et unités de tir mobiles. Il s’agit moins d’un bouclier unique que d’une toile en constante adaptation.
C’est également moins coûteux. L’Ukraine a rapidement compris qu’il n’était pas viable d’utiliser des missiles coûteux contre des drones à bas prix. Les États du Golfe confrontés à des menaces similaires recherchent désormais la même solution : une couverture plus large à moindre coût.
Cependant, une reproduction à l’identique est difficile. Le vaste territoire de l’Ukraine permet de suivre les menaces à distance, tandis que les petits États du Golfe opèrent dans un espace aérien plus restreint, a fait remarquer Hardy. Les systèmes doivent donc être adaptés, et non dupliqués.
C’est pourquoi les accords vont au-delà du matériel. Ils portent sur la formation, l’intégration de ces nouveaux systèmes dans les directives de combat de l’armée nationale et la coproduction. Sur de nombreux marchés du Golfe, les lois sur la localisation exigent une part importante de fabrication nationale, ce qui signifie que les entreprises ukrainiennes doivent produire localement plutôt que de se contenter d’exporter des systèmes finis.
Europe : observer attentivement, avancer lentement
Alors que les États du Golfe agissent rapidement, la réponse de l’Europe est plus prudente.
Les progrès de l’Ukraine dans les domaines des drones, de la guerre électronique et de la fabrication rapide prennent de plus en plus d’importance alors que l’UE cherche à constituer son arsenal de drones et à développer sa production de défense.
Mais Fedirko estime que l’Europe est toujours confrontée à un déficit structurel. « Ils n’intègrent toujours pas leurs drones dans leurs doctrines militaires », a souligné le PDG.
Cette critique va au-delà des drones. Les systèmes de guerre ukrainiens reposent sur des liens étroits entre les unités sur le champ de bataille, les ingénieurs et les fabricants, ce qui permet une reconception et un déploiement rapides. L’Europe, en revanche, reste prisonnière de cycles d’approvisionnement plus lents et de systèmes nationaux fragmentés.
« Votre faiblesse réside dans votre rapidité », a-t-il ajouté.
Pourtant, l’Europe offre ce que les États du Golfe ne peuvent pas offrir : l’échelle. Le financement, la profondeur industrielle et la demande à long terme font du continent un marché d’avenir crucial pour les entreprises ukrainiennes, notamment grâce à la production conjointe.
Un nouvel exportateur dans le domaine de la défense
L’annonce de Zelenskyy concernant le Golfe reflète une évolution plus large. En quelques années seulement, l’Ukraine est passée d’un statut de pays dépendant en matière de défense à celui de fournisseur compétitif dans ce domaine.
Selon le Conseil ukrainien de l’industrie de la défense, plus de 80 accords de coproduction ont déjà été signés à travers le monde.
Ce que les partenaires du Golfe, et de plus en plus en Europe, achètent, ce n’est pas seulement du matériel. C’est une expérience acquise sous le feu des combats, condensée dans des systèmes qui fonctionnent et qui sont adaptables aux besoins des partenaires.
Et dans un monde où les menaces évoluent plus vite que les technologies destinées à les contrer, c’est peut-être là l’exportation la plus précieuse de l’Ukraine.
(cm, bw)
Source:
euractiv.fr




