La campagne militaire en cours du Pakistan en Afghanistan, qui en est maintenant à sa quatrième semaine, marque une rupture avec les escarmouches frontalières sporadiques entre les deux pays qui ont défini les relations d’Islamabad avec le régime taliban afghan depuis leur retour au pouvoir en août 2021. Ce qui a apparemment commencé comme des réponses ciblées aux attaques transfrontalières qui, selon Islamabad, proviennent d’Afghanistan, s’est transformé en une campagne soutenue, qui semble viser à démanteler la capacité du régime taliban à abriter et à soutenir les réseaux militants anti-pakistanais.
Islamabad a baptisé l’opération en cours « Ghazab Lil Haq », ce qui signifie « La rage pour la cause juste ». La portée, l’intensité et les objectifs déclarés de l’opération suggèrent qu’il ne s’agit pas de représailles passagères mais d’une nouvelle base doctrinale pour traiter Kaboul dans le cadre de la nouvelle approche d’Islamabad pour faire face aux menaces posées par le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP).
L’escalade actuelle s’est déroulée par étapes, et il y a des raisons de croire que la campagne militaire du Pakistan ne prendra peut-être pas fin de si tôt.
Cela a commencé lorsque le Pakistan a mené des frappes aériennes sur des cibles des militants du TTP et des Baloutches du côté afghan de la frontière il y a plus de trois semaines. En réponse, les talibans afghans ont officiellement annoncé une offensive contre les positions pakistanaises en la présentant comme des représailles à ces frappes antérieures. Les talibans n’ont peut-être pas correctement interprété l’ambiance à Islamabad et ont calculé qu’il ne s’agissait que d’un nouvel épisode d’escarmouches frontalières contenues, qu’ils pourraient ensuite célébrer comme une victoire sous la forme d’un nouveau cessez-le-feu.
Islamabad avait cependant d’autres projets. Il a immédiatement lancé sa propre campagne dans le cadre de l’opération Ghazab Lil Haq, en préparation depuis un certain temps. L’orientation de l’opération a été précise. Il a ciblé des sites de stockage d’armes, des dépôts d’armes, des appareils de renseignement, des dépôts de carburant, des bases aériennes, des quartiers généraux militaires et d’autres infrastructures qui soutiennent la capacité du régime taliban à projeter sa puissance et peut-être à protéger des groupes alliés tels que le TTP.
Jusqu’à présent, les forces pakistanaises se sont fortement appuyées sur l’armée de l’air pour mener des frappes en profondeur. À cela s’ajoute l’utilisation de drones et d’artillerie à longue portée. Ces capacités d’impasse ont permis à Islamabad d’atteindre des cibles dans plusieurs provinces d’Afghanistan sans engager de grandes formations ou troupes au sol.
Les dirigeants talibans semblent avoir été stupéfaits par la réponse du Pakistan. Ils sont mal préparés à mettre en place une réponse militaire conventionnelle. Par exemple, les talibans ont parfois tenté de riposter en utilisant des drones armés rudimentaires ou en tirant sporadiquement sur les postes frontières. Ces tentatives se sont toutefois heurtées à des réponses militaires écrasantes de la part du Pakistan. De toute évidence, l’asymétrie des capacités est flagrante et se reflète dans la capacité du Pakistan à infliger de lourds dégâts à l’infrastructure militaire des talibans. Jusqu’à présent, le Pakistan n’a montré aucun signe d’allègement du rythme de ses attaques ou de sa campagne militaire.
Au milieu de ces assauts, Kaboul a manifesté sa volonté d’ouvrir le dialogue avec le Pakistan. En outre, d’autres efforts détournés ont été déployés, notamment de la part de la Chine, pour entamer un dialogue entre les deux parties qui pourrait conduire à un nouveau cessez-le-feu. Islamabad ne semble toutefois pas intéressé par les négociations à ce stade.
La réticence du Pakistan à engager un dialogue découle en grande partie de ses quatre années d’efforts diplomatiques qui n’ont finalement donné aucun résultat. Ces efforts n’ont pas réussi à amener Kaboul à modifier sa position de soutien au TTP interdit et à d’autres groupes terroristes opérant depuis le sol afghan.
Dans le passé, le Pakistan a tenté des incitations commerciales, un soutien diplomatique, des négociations directes et même une médiation impliquant le Qatar, la Turquie, l’Arabie saoudite et la Chine pour engager les talibans afghans sur la question du TTP. L’objectif était de persuader les talibans de rompre leurs liens avec le TTP et de cesser de permettre à ce dernier d’utiliser le sol afghan comme rampe de lancement.
Au lieu de cela, plus de 4 000 soldats pakistanais sont morts dans des attaques liées à des militants basés en Afghanistan au cours des quatre dernières années, alors que la diplomatie restait le principal moyen de traiter avec Kaboul. Toutefois, la politique des talibans est restée inchangée. Les dirigeants talibans continuent de parier sur le TTP comme moyen de pression contre Islamabad. Le fait que le TTP continue de recevoir le soutien des talibans afghans pour mener des attaques transfrontalières au Pakistan est bien documenté et a même été noté par les Nations Unies dans leurs rapports de suivi.
Les dirigeants pakistanais semblent avoir conclu que le retour à la table des négociations après chaque escarmouche avec les talibans afghans rétablissait simplement le statu quo. Les talibans ont présenté à plusieurs reprises les cessez-le-feu comme des victoires imposées au Pakistan sans rien concéder en retour. De plus, même la participation de tiers n’a pas réussi à susciter un changement de comportement significatif à Kaboul.
Par exemple, après plus de trois semaines d’hostilités actives, Kaboul insiste toujours pour considérer les combats avec le Pakistan comme un différend frontalier bilatéral plutôt que de reconnaître les sanctuaires militants qui les ont déclenchés. Pour Islamabad, ce déni ne fait que confirmer que les talibans ne veulent toujours pas comprendre la gravité de la situation ni les coûts qu’ils encourent désormais. Du point de vue d’Islamabad, ces coûts pour les talibans doivent être encore augmentés pour forcer les talibans à modifier leur approche à l’égard du TTP.
Cette compréhension semble s’être transformée en un changement de politique au Pakistan.
Le 14 mars, la campagne militaire pakistanaise est entrée dans une phase plus aiguë lorsque les frappes pakistanaises ont touché une unité militaire liée au chef suprême des talibans, Hibatullah Akhundzada, à Kandahar. Le message de cette frappe était évident : le Pakistan est prêt à engager le combat directement dans le cercle restreint des dirigeants talibans si son soutien aux groupes anti-pakistanais continue. Il ne s’agissait pas d’une réaction mais d’un élément d’une posture stratégique plus large qui a défini la dernière campagne militaire du Pakistan. La politique d’Islamabad est désormais claire : toute attaque future à l’intérieur du Pakistan sera répondue à l’intérieur de l’Afghanistan en ciblant ceux qui facilitent les attaquants.
Les résultats sur le terrain montrent que le Pakistan prend l’avantage. Depuis le début de l’opération, les attaques du TTP au Pakistan ont sensiblement diminué. De plus, les groupes qui se sont précipités pour annoncer des attaques de solidarité en soutien aux talibans afghans n’ont jusqu’à présent rien réussi à produire de significatif.
Les responsables pakistanais considèrent ces développements comme une validation de leur changement de politique. Pour Islamabad, une infrastructure militaire afghane intacte près de la frontière s’est traduite directement par des voies d’infiltration plus organisées et mieux soutenues pour les militants. En dégradant systématiquement les postes frontières, les installations de formation et les lignes d’approvisionnement, le Pakistan a perturbé la capacité des talibans à faciliter les mouvements transfrontaliers en toute impunité.
Il semble y avoir peu de place au dialogue ou au cessez-le-feu à moins que les talibans ne soient prêts à faire des concessions vérifiables, qui incluent soit la remise de la direction du TTP, soit le démantèlement des réseaux qui opèrent avec leur approbation tacite. En deçà de cela, la pression militaire ne fera que s’intensifier en Afghanistan.
Il est peu probable qu’Islamabad cherche à changer de régime à Kaboul. L’approche du Pakistan semble être plus calibrée et de portée limitée, du moins à ce stade. En augmentant régulièrement les coûts militaires, la campagne vise à exploiter les fissures existantes entre les dirigeants talibans sur les divergences sur la question des relations avec le TTP et les luttes de pouvoir internes qui couvent depuis des années. Pour l’instant, ce qui est clair, c’est que l’époque où les talibans pouvaient offrir refuge à des groupes comme le TTP sans en payer le prix est révolue.
Il est vrai que les dirigeants pakistanais ont appris par une expérience amère que des pourparlers sans influence ne donneront pas grand-chose face aux talibans afghans. Il reste à voir si cette nouvelle dynamique dans la relation obligera à un véritable changement de politique à Kandahar et à Kaboul.
Source:
thediplomat.com






