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Iran et islam marocain : une contradiction dangereuse« Opinion d’Isaac Hammoush »

ACTUALITEIran et islam marocain : une contradiction dangereuse« Opinion d’Isaac Hammoush »

Ces dernières semaines, plusieurs villes marocaines ont été le théâtre de manifestations où, au-delà de la traditionnelle solidarité avec la Palestine, des slogans et des symboles expriment une sympathie explicite pour le régime iranien et pour ce que Téhéran appelle « l’axe de la résistance ». Ces rassemblements sont intervenus dans un contexte international particulièrement tendu, marqué par une escalade des tensions militaires au Moyen-Orient à la suite de frappes et d’opérations menées par Israël avec le soutien politique et stratégique des États-Unis contre des structures liées à l’Iran.

Dans ce climat de guerre régionale et d’émotion collective autour de la tragédie palestinienne, certains militants marocains ont franchi une étape supplémentaire : transformer la solidarité avec Gaza en un alignement – ​​parfois presque aveugle – sur le récit géopolitique iranien.

Ce phénomène reste marginal au sein de la société marocaine, mais il mérite une analyse sérieuse. Elle révèle une contradiction profonde entre certains discours militants et les fondements mêmes de l’identité religieuse et institutionnelle du Maroc.

Le Maroc est construit sur une architecture religieuse unique au sein du monde musulman. Depuis des siècles, le pays s’organise autour d’un équilibre doctrinal précis : l’islam sunnite selon l’école malékite, la théologie de l’ashʿarisme et la dimension spirituelle du soufisme. Ce cadre n’est pas seulement théologique ; elle est institutionnellement garantie par le rôle du souverain marocain, qui détient le titre de Commandeur des Croyants. A travers ce rôle, le roi – aujourd’hui Mohammed VI – incarne l’unité religieuse et protège la sphère spirituelle nationale contre la radicalisation et les influences étrangères.

Le modèle politico-religieux iranien repose cependant sur une toute autre logique. La République islamique d’Iran est structurée autour de la doctrine du Wilayat al-Faqih, théorisée par Ruhollah Khomeini lors de la révolution iranienne de 1979. Dans ce système, l’autorité politique suprême appartient à un juriste religieux chiite qui gouverne au nom de la loi divine. Un tel système présuppose l’existence d’une hiérarchie cléricale structurée exerçant une autorité politique directe – une idée étrangère à l’islam sunnite et, plus encore, incompatible avec le modèle marocain, où l’autorité religieuse est nationale, historique et incarnée par la monarchie.

La contradiction est donc évidente : soutenir politiquement un régime fondé sur la Wilayat al-Faqih revient, en un sens, à légitimer un modèle concurrent de l’institution marocaine de l’Imarat al-Mouminine. En d’autres termes, derrière le soutien géopolitique à l’Iran se cache parfois une remise en cause implicite de l’architecture religieuse qui sous-tend la stabilité du Maroc.

Les récentes manifestations illustrent précisément ce changement. Lors de plusieurs rassemblements, les slogans allaient au-delà des simples dénonciations de guerre ou expressions de solidarité avec les Palestiniens et glorifiaient explicitement « l’axe de la résistance » et ses acteurs. Le régime iranien est présenté comme le principal défenseur du monde musulman contre Israël et les États-Unis.

Cette représentation simplifiée, alimentée par les réseaux sociaux et les récits militants, produit une forme d’adhésion émotionnelle dans laquelle la complexité géopolitique disparaît au profit d’une vision binaire du monde : d’un côté les oppresseurs, de l’autre ceux qui leur résistent.

Dans ce récit, l’Iran devient une figure héroïque. Peu importe que son projet politico-religieux soit fondamentalement étranger à l’islam marocain ; peu que ses alliances régionales soient motivées par des stratégies de puissance ; et peu que ses relations avec le Maroc aient été marquées par de graves tensions diplomatiques. L’émotion prime sur la cohérence.

Comment certains militants marocains en sont-ils arrivés à une position aussi paradoxale ?

La première explication réside dans la centralité émotionnelle de la cause palestinienne. Depuis des décennies, la solidarité avec le peuple palestinien est profondément ancrée dans la conscience politique marocaine. Le problème se pose lorsque cette solidarité est instrumentalisée pour justifier un alignement avec des puissances régionales dont les objectifs vont bien au-delà de la défense des Palestiniens.

Dans de nombreux récits militants, l’équation est devenue simpliste : Israël est perçu comme l’agresseur, l’Iran se présente comme l’ennemi d’Israël, donc l’Iran devient automatiquement un allié légitime. Ce raisonnement ignore délibérément les réalités doctrinales, géopolitiques et stratégiques.

Le deuxième facteur réside dans la convergence idéologique entre certains courants islamistes et des segments de la gauche radicale. Les premiers mobilisent la rhétorique de la « oumma » et de la résistance islamique, tandis que les seconds s’appuient sur une vision du monde anti-impérialiste. Malgré leurs différences doctrinales, ces deux milieux convergent autour d’un même symbole : l’Iran comme puissance défiant l’Occident et Israël. Cette convergence crée une alliance intellectuelle inhabituelle dans laquelle la cohérence doctrinale devient secondaire par rapport à la logique des camps géopolitiques.

Un troisième facteur concerne la dynamique interne de la contestation politique. Dans certains milieux militants, adopter des positions contraires à celles de l’État marocain devient une manière d’affirmer une pertinence politique. La normalisation diplomatique du Maroc avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham a amplifié ce phénomène. Pour certains militants, l’opposition à cette politique conduit à une escalade rhétorique qui finit par idéaliser le régime iranien.

Pourtant, les autorités marocaines ont clairement exprimé leurs inquiétudes quant à l’influence iranienne. Le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran à deux reprises – d’abord en 2009 et de nouveau en 2018. Dans ce dernier cas, Rabat a accusé Téhéran, par l’intermédiaire du Hezbollah, de fournir un soutien militaire au Front Polisario. Compte tenu de la centralité de la question du Sahara dans la doctrine stratégique du Maroc, cette accusation place carrément la question iranienne dans le domaine de la sécurité nationale.

Dans ce contexte, la complaisance de certains militants marocains à l’égard de l’Iran apparaît non seulement comme une incohérence doctrinale mais aussi comme une irresponsabilité politique. Elle normalise l’influence d’un régime que les autorités marocaines considèrent – ​​à tort ou à raison – comme hostile sur une question d’intérêt national vital.

Peut-on appeler cela une trahison ? D’un point de vue juridique, le terme est lourd et présuppose des actes précis : collaboration avec une puissance étrangère, atteinte à l’intégrité territoriale, ou encore participation à des réseaux d’ingérence. Mais d’un point de vue moral et politique, la question mérite d’être posée. Lorsqu’un activiste marocain glorifie un modèle politico-religieux qui contredit les fondements de l’islam marocain et soutient un pouvoir accusé d’hostilité envers le Royaume, il contribue objectivement à fragiliser les fondements symboliques de la structure nationale.

Ceci est d’autant plus regrettable que le Maroc représente, dans le monde musulman, un modèle rare d’équilibre religieux. L’Islam marocain – façonné par la jurisprudence Maliki, la théologie Ashʿari et la spiritualité soufie – a permis au pays de construire une tradition de coexistence et de modération reconnue bien au-delà de ses frontières. Ce modèle, fondé sur la centralité d’Imarat al-Mouminine, a joué un rôle décisif dans la prévention de la radicalisation et la promotion d’un islam de la voie du juste milieu.

Saper cet équilibre au nom d’alignements géopolitiques importés serait une erreur historique. La solidarité avec la Palestine est légitime et profondément ancrée dans la conscience marocaine. Mais il ne doit jamais devenir la porte d’entrée d’une influence idéologique qui contredit les fondements religieux, politiques et historiques du Royaume.

Le Maroc n’a jamais eu besoin d’importer un modèle religieux étranger pour défendre la justice ou soutenir les peuples opprimés. Sa force a toujours reposé sur sa capacité à allier fidélité à ses traditions, stabilité institutionnelle et ouverture sur le monde. C’est précisément cet équilibre qui mérite aujourd’hui d’être défendu avec clarté et responsabilité.

Isaac Hammoush est un journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et articles d’opinion, il s’intéresse aux enjeux sociétaux, à la gouvernance et aux transformations qui façonnent le monde contemporain.


Source:

europeantimes.news

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