Le débat relancé par les déclarations de Mayssa Salama Ennaji ne concerne pas uniquement le jeûne du Ramadan. Il touche à un point sensible de l’architecture marocaine : la rencontre entre autorité religieuse, droit pénal et liberté de conscience. Ce débat ne peut être compris sans rappeler une réalité juridique précise : l’article 222 du Code pénal prévoit jusqu’à six mois d’emprisonnement et une amende pour toute personne « notoirement musulmane » qui rompt ostensiblement le jeûne en public pendant le Ramadan. Cette disposition n’est pas théorique. Même appliquée de manière ponctuelle, elle structure les comportements. Elle installe une retenue. Elle produit une peur diffuse. Elle fabrique le silence.
Si des citoyens n’osent pas boire de l’eau, manger en terrasse ou assumer publiquement leur non-pratique, ce n’est pas seulement par pression sociale. C’est aussi parce qu’une norme pénale encadre l’espace visible. La foi, dans ce cadre, devient une conformité publique.
Or la société marocaine est plurielle. Elle est majoritairement musulmane, mais elle comprend des musulmans pratiquants, des musulmans non pratiquants, des croyants discrets, des agnostiques, des athées. Elle comprend des chrétiens, des résidents étrangers de diverses confessions, et une communauté juive historiquement enracinée dans l’identité nationale. Cette diversité n’est pas marginale ; elle est constitutive du Maroc contemporain.
Pendant le Ramadan, pourtant, l’espace public tend à devenir uniforme. Cette uniformité masque des réalités humaines plus complexes. Des femmes en période menstruelle, pourtant religieusement dispensées du jeûne, hésitent à boire en public. Des diabétiques ou des malades chroniques, tenus médicalement de s’alimenter, préfèrent se cacher. Des personnes sous traitement prennent des risques pour éviter le regard accusateur. Des citoyens non croyants vivent dans une double posture : conformité extérieure, conviction intérieure.
Or le texte coranique lui-même pose une architecture de liberté et de facilité. Il affirme clairement : « Il n’y a pas de contrainte en religion. » Il affirme également : « Que celui qui veut croie, et que celui qui veut mécroie. » Ces versets ne sont pas périphériques ; ils sont structurants. Ils posent la foi comme un choix.
Concernant le jeûne, le Coran précise : « Quiconque est malade ou en voyage devra jeûner un nombre égal d’autres jours. » Et il ajoute : « Dieu veut pour vous la facilité et ne veut pas la difficulté. » La prescription du Ramadan est accompagnée d’un principe d’allègement, non de contrainte.
Le Prophète (paix et bénédictions sur lui) a dit : « Facilitez et ne rendez pas les choses difficiles. » Il a dit également : « Les actes ne valent que par les intentions. » Ces paroles replacent la religion dans le champ de l’intention et de la pédagogie, non dans celui de la surveillance.
La question devient alors centrale : protège-t-on la spiritualité du Ramadan en pénalisant sa rupture visible, ou protège-t-on seulement son apparence sociale ?
Le Maroc revendique un modèle singulier. Le Roi, en tant qu’Amir Al Mouminine, est garant du respect de l’islam et du libre exercice des cultes. Cette double fonction implique un équilibre subtil. Le pays se positionne à l’international comme un modèle d’islam modéré, malikite, soufi, institutionnalisé. Il forme des imams pour l’Afrique et l’Europe. Il se présente comme un rempart contre l’extrémisme.
Mais la crédibilité d’un modèle repose sur sa cohérence interne.
Peut-on promouvoir un islam de tolérance à l’extérieur tout en maintenant à l’intérieur un dispositif pénal qui encadre l’expression individuelle de la conscience religieuse ? Peut-on dialoguer avec les institutions européennes sur la liberté religieuse et les droits fondamentaux tout en conservant une incrimination fondée sur l’identité religieuse présumée d’un citoyen ?
La démocratisation ne se mesure pas uniquement aux infrastructures, aux mégaprojets ou à la croissance économique. Elle se mesure à la capacité d’un État à sécuriser juridiquement la diversité de conscience. Une société forte n’a pas besoin d’uniformité visible pour préserver son unité.
Le maintien de l’article 222, dans sa formulation actuelle, crée une tension stratégique. Il offre aux entrepreneurs religieux un levier de pression morale. Il nourrit chez une partie de la jeunesse un sentiment de contradiction entre modernité affichée et rigidité persistante. Il installe une fracture silencieuse entre ceux qui se conforment et ceux qui se dissimulent.
Le risque n’est pas l’affaiblissement du Ramadan. Le Ramadan ne dépend pas d’un article du Code pénal pour exister. Le risque est l’installation d’une hypocrisie sociale institutionnalisée. Or l’hypocrisie affaiblit la confiance. Et sans confiance, il n’y a ni cohésion durable ni stabilité profonde.
Un islam confiant n’a pas besoin de la prison pour être respecté. Un État sûr de lui n’a pas peur du débat. La tradition islamique elle-même offre les ressources nécessaires pour penser une articulation harmonieuse entre respect du sacré et liberté de conscience.
Le Maroc a aujourd’hui l’opportunité historique de démontrer que son modèle religieux n’est pas seulement stable, mais mature. Mûr pour distinguer entre ordre public et police morale. Mûr pour protéger les personnes vulnérables — femmes dispensées, malades, minorités — sans fragiliser la centralité spirituelle du Ramadan. Mûr pour aligner son discours international sur ses pratiques internes.
La question n’est pas d’être pour ou contre le jeûne. La question est de savoir si la foi peut rester un acte d’adhésion intime ou si elle doit devenir une obligation d’affichage public. La réponse à cette question déterminera la profondeur démocratique du Maroc et la crédibilité de son modèle d’islam de paix et de coexistence.
Et c’est précisément là que se joue, au-delà d’une polémique passagère, l’avenir moral et politique du pays.



