Selon les actes d’accusation rendus publics par le parquet, les suspects sont accusés d’avoir fait passer clandestinement dans la bande de Gaza des marchandises d’une valeur de plusieurs millions de shekels, au profit direct du Hamas. Ces opérations se seraient déroulées aussi bien pendant les phases les plus intenses de la guerre que durant la période de cessez-le-feu ayant suivi, exploitant les failles du système de contrôle mis en place autour de l’aide humanitaire et des flux civils.
Le cœur du trafic reposait sur un produit en apparence banal mais extraordinairement lucratif : le tabac. Les cigarettes, fortement taxées en Israël et strictement contrôlées à Gaza, représentent une manne financière considérable. Selon les procureurs, leur contrebande aurait généré, depuis le début de la guerre, des centaines de millions de shekels pour le Hamas. Cet argent aurait contribué non seulement à sa survie économique, mais aussi à son contrôle sur la population gazaouie, renforçant sa capacité de gouvernance, de coercition et, indirectement, de reconstitution militaire.
Au-delà du tabac, les réseaux auraient également acheminé des téléphones portables, des batteries, des câbles de communication, des pièces automobiles, du matériel électrique et de chauffage, ainsi que diverses fournitures, certaines à usage civil, d’autres à fort potentiel dual. Les enquêteurs soulignent que ces marchandises, une fois à Gaza, pouvaient facilement être détournées à des fins militaires ou logistiques par le Hamas, contribuant à la reconstruction de ses infrastructures endommagées.
Le mécanisme décrit par les actes d’accusation révèle une organisation souple et sophistiquée. Fournisseurs, intermédiaires, coordinateurs logistiques et transporteurs formaient une chaîne adaptable, où les rôles pouvaient évoluer selon les opportunités et les risques. Des dizaines d’individus auraient été impliqués, parmi lesquels des citoyens israéliens, des résidents de Cisjordanie et de Gaza. Tous sont soupçonnés d’avoir agi en connaissance de cause, fermant volontairement les yeux sur le fait que leurs activités profitaient directement à une organisation terroriste engagée dans un conflit armé contre Israël.
Particulièrement troublant, l’enquête révèle que certains des suspects arrêtés étaient des réservistes de l’armée israélienne, soupçonnés d’avoir participé à ces opérations alors qu’ils étaient en service actif. Cette dimension jette une lumière crue sur les dérives possibles en temps de guerre, lorsque l’économie clandestine et l’appât du gain parviennent à franchir les barrières de la loyauté nationale et de la sécurité collective.
Le calendrier détaillé par les procureurs est précis et accablant. Dès la fin août 2025, des cargaisons de cigarettes d’une valeur de plusieurs millions de shekels auraient été acheminées à Gaza. D’autres opérations ont suivi en septembre, octobre et décembre, incluant des livraisons mixtes de grande ampleur, parfois en plusieurs passages le même jour. Certaines tentatives ont échoué, notamment lorsqu’un chauffeur à Gaza a été arrêté ou qu’un camion a été intercepté par les forces israéliennes à l’intérieur de l’enclave, dissimulé sous des vêtements de style militaire et divers subterfuges.
L’affaire prend une dimension encore plus sensible avec l’apparition, dans le dossier, du nom de Bezalel Zini, frère du chef du Shin Bet. Bien qu’il n’ait pas été inculpé à ce stade, sa mention a suscité une vive attention médiatique et politique. Les autorités ont tenu à préciser qu’aucun élément ne permet d’impliquer le chef du Shin Bet lui-même, mais la simple proximité familiale souligne la profondeur et la complexité du réseau mis au jour.
Cette affaire met en évidence une contradiction majeure au cœur du conflit : alors que l’État israélien mobilise d’importantes ressources militaires et humaines pour affaiblir le Hamas, des circuits parallèles ont permis à celui-ci de se financer, parfois en exploitant les mécanismes mêmes destinés à protéger la population civile de Gaza. L’aide humanitaire, indispensable sur le plan humain, apparaît ici comme un terrain vulnérable, susceptible d’être instrumentalisé par des acteurs criminels au détriment de la sécurité.
Dans leur communiqué conjoint, la police et le Shin Bet ont averti que ces trafics constituent une menace stratégique majeure. Ils ne se limitent pas à un enrichissement illégal, mais participent à la reconstruction des capacités du Hamas, à la consolidation de son autorité et à la création de routes clandestines pouvant servir ultérieurement à la contrebande d’armes ou de technologies avancées.
Au-delà des responsabilités individuelles, cette affaire pose une question politique fondamentale : comment une économie de guerre clandestine a-t-elle pu prospérer à une telle échelle sans être détectée plus tôt ? Et surtout, comment éviter que la corruption, le détournement et les logiques de profit ne viennent saper de l’intérieur les objectifs affichés de sécurité et de lutte contre le terrorisme ?
L’enquête en cours, l’une des plus importantes jamais menées sur la contrebande liée à Gaza, ne fait sans doute que commencer à révéler l’ampleur réelle du phénomène. Elle rappelle une vérité dérangeante : dans les conflits contemporains, la ligne de front ne se situe pas uniquement sur le terrain militaire, mais aussi dans les zones grises où se croisent argent, corruption et détournement, parfois au profit direct de ceux que la guerre prétend combattre.


