Par Lahcen Isaac Hammouch
Le discours prononcé hier par Ali Khamenei n’est pas seulement une prise de parole politique. C’est un cri de crispation, révélateur d’un pouvoir assiégé, inquiet et profondément méfiant à l’égard de son propre peuple. Derrière les mots durs, les accusations et les références historiques, transparaît une angoisse réelle face à une société iranienne qui ne se reconnaît plus dans le récit officiel de la République islamique.
En accusant des manifestants de vandaliser leur propre pays pour « faire plaisir au président des États-Unis », Khamenei choisit une fois de plus la facilité de l’ennemi extérieur. Il nie la souffrance intérieure, la colère sociale, la fatigue accumulée depuis des années de sanctions, de restrictions, de répression et d’humiliations quotidiennes. Les protestations ne sont jamais présentées comme l’expression d’un malaise national, mais comme une trahison orchestrée depuis l’étranger. Ce discours n’écoute pas, il accuse. Il ne cherche pas à comprendre, il disqualifie.
La charge contre Donald Trump s’inscrit dans cette logique. En l’accusant d’avoir « les mains couvertes du sang des Iraniens », le Guide suprême tente de transformer la douleur réelle des morts en outil politique. Les victimes deviennent des symboles, non pour apaiser les familles, mais pour alimenter une narration de confrontation permanente. Le peuple iranien est invité à se rassembler non autour d’un projet d’avenir, mais autour d’une colère dirigée vers l’extérieur.
Mais le passage le plus révélateur du discours est sans doute celui qui vise directement les Iraniens eux-mêmes. Lorsqu’il parle de « mercenaires de l’étranger », Khamenei trace une frontière morale brutale entre les « bons » citoyens, loyaux au système, et les autres, exclus de la communauté nationale. Ce type de langage n’apaise jamais une société. Il fracture, il isole, il justifie la répression. Il transforme des citoyens en ennemis intérieurs.
En invoquant le sang versé à la fondation de la République islamique, le Guide suprême rappelle que le régime se pense toujours comme une entité née dans le sacrifice et maintenue par la confrontation. Mais pour une grande partie de la jeunesse iranienne, ce récit n’est plus mobilisateur. Le langage du martyre ne répond plus aux questions de dignité, de liberté, d’avenir et de justice sociale. Plus le pouvoir s’enferme dans la glorification du passé, plus il s’éloigne des attentes du présent.
Ce discours n’est donc pas un simple message de fermeté. C’est le symptôme d’un régime qui parle fort parce qu’il se sent fragile. Un pouvoir qui confond loyauté et soumission, critique et trahison, protestation et complot. L’histoire montre pourtant que les sociétés ne se taisent pas éternellement sous la peur, et que la négation de la voix populaire finit toujours par affaiblir ceux qui la pratiquent.
En voulant intimider, ce discours révèle surtout une vérité dérangeante pour le régime iranien : la rupture entre l’État et une partie croissante de son peuple est désormais profonde, émotionnelle et politique. Et aucun ennemi extérieur, aussi commode soit-il, ne pourra éternellement masquer cette réalité.







