Par Lahcen Isaac Hammouch
La décision des Émirats arabes unis de réduire, voire de suspendre, les financements publics destinés aux citoyens émiratis souhaitant poursuivre leurs études au Royaume-Uni a suscité de nombreuses réactions dans les milieux académiques et diplomatiques. Présentée par certains comme une simple mesure administrative ou budgétaire, cette décision s’inscrit en réalité dans une stratégie politique et idéologique beaucoup plus large, liée à la lutte déterminée menée par Abou Dhabi contre l’islam politique et, en particulier, contre les réseaux affiliés aux Frères musulmans.
Pour les autorités émiraties, la question n’est pas celle de l’enseignement supérieur en tant que tel, mais celle de l’environnement idéologique et politique dans lequel évoluent les étudiants. Depuis plusieurs années, le Royaume-Uni est perçu par Abou Dhabi comme un espace relativement permissif à l’égard de figures, d’organisations et de cercles intellectuels proches de l’idéologie des Frères musulmans. Sous couvert d’activités universitaires, associatives ou de défense des droits humains, ces réseaux sont considérés par les Émirats comme des vecteurs d’influence idéologique à long terme.
Du point de vue émirati, financer des étudiants dans un contexte où l’islam politique bénéficie d’une forme de légitimation intellectuelle ou académique constitue un risque stratégique. Les autorités estiment que certains discours, présents dans des départements universitaires, des associations étudiantes ou des forums publics, contribuent à banaliser une idéologie qui instrumentalise la religion à des fins politiques et remet en cause le principe même de l’État-nation. La réduction des financements apparaît ainsi comme une mesure préventive visant à protéger la cohésion nationale et la sécurité idéologique du pays.
Cette décision s’inscrit dans une politique plus globale menée par les Émirats arabes unis depuis plus d’une décennie. À la suite des soulèvements de 2011 dans le monde arabe, Abou Dhabi s’est imposé comme l’un des acteurs les plus fermes dans l’opposition aux mouvements islamistes cherchant à accéder au pouvoir par les urnes ou par la rue. Les Frères musulmans sont perçus non comme un courant politique ordinaire, mais comme une organisation transnationale structurée, capable d’exploiter les mécanismes démocratiques pour affaiblir les États de l’intérieur et imposer progressivement un projet idéologique exclusif.
Sur le plan interne, cette ligne s’est traduite par le démantèlement des réseaux islamistes, un encadrement strict du champ religieux et la promotion d’un islam institutionnel, apolitique et centré sur la spiritualité, la tolérance et la loyauté à l’État. Les dirigeants émiratis présentent ce modèle comme un rempart contre la polarisation sociale, l’extrémisme et la dérive vers la violence, dans une région profondément marquée par les conflits, les effondrements étatiques et les guerres civiles.
À l’échelle internationale, les Émirats jouent un rôle actif dans la lutte contre l’islam politique. Ils soutiennent des États et des initiatives opposés aux projets islamistes, investissent dans la recherche sur l’extrémisme, et promeuvent le dialogue interreligieux comme alternative aux idéologies politico-religieuses. Pour Abou Dhabi, l’islam politique, même lorsqu’il se présente sous un visage modéré, porte en lui des logiques de domination, d’exclusion et, à terme, de radicalisation.
Les tensions avec le Royaume-Uni reflètent une divergence profonde d’analyse. Là où Londres adopte une approche pragmatique, fondée sur la légalité et l’intégration des acteurs islamistes dans le débat public, les Émirats dénoncent une forme d’aveuglement stratégique. À leurs yeux, tolérer ces réseaux revient à créer un écosystème favorable à l’endoctrinement idéologique, même en l’absence d’activités illégales avérées.
La réduction des financements universitaires répond donc à plusieurs objectifs simultanés. Elle constitue un signal politique clair adressé aux partenaires occidentaux, une mesure de protection pour les étudiants émiratis, et une réaffirmation de la souveraineté idéologique de l’État. Elle traduit également la conviction profonde des dirigeants émiratis que l’éducation, la culture et la production intellectuelle sont des champs de bataille centraux dans la lutte contre l’islam politique.
Les critiques dénoncent une atteinte à la liberté académique et aux échanges internationaux. Les Émirats rétorquent que l’expérience des dernières décennies, du Yémen à la Libye, de la Syrie au Soudan, a démontré le coût humain et politique de la complaisance envers les idéologies islamistes. Dans cette perspective, la fermeté n’est pas une option idéologique, mais une nécessité stratégique.
Au-delà du cas britannique, cette décision illustre le rôle que les Émirats arabes unis entendent jouer sur la scène internationale : celui d’un acteur central dans la lutte globale contre l’islam politique, considéré non comme un simple courant d’opinion, mais comme une menace durable pour la stabilité des États, la cohésion des sociétés et la paix à long terme.







