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Guerre en Ukraine : pourquoi les Émirats sont devenus incontournables?

Par Isaac Hammouch

Alors que la guerre en Ukraine entre dans une phase d’usure stratégique, marquée par l’enlisement militaire, la lassitude des opinions publiques et l’absence de perspectives politiques crédibles à court terme, une série de réunions discrètes organisées aux Émirats arabes unis a remis Abou Dhabi au centre du jeu diplomatique international. Ces rencontres, impliquant des représentants américains, ukrainiens et russes, ne visaient pas à négocier un cessez-le-feu global, encore hors de portée, mais à rouvrir des canaux de communication devenus indispensables dans un conflit où l’absence de dialogue constitue en soi un facteur d’escalade.

Le choix des Émirats arabes unis pour accueillir ces échanges n’est ni anecdotique ni purement logistique. Il s’inscrit dans une logique stratégique précise : offrir un cadre neutre, crédible et sécurisé permettant des discussions pragmatiques sur des dossiers sensibles, notamment les questions humanitaires, les échanges de prisonniers, la sécurité alimentaire, la stabilité énergétique et la prévention d’incidents militaires incontrôlés. Dans un contexte où l’Europe est directement impliquée dans le conflit et où les forums multilatéraux traditionnels sont paralysés par les veto et les postures politiques, Abou Dhabi apparaît comme l’un des rares espaces encore acceptables pour toutes les parties.

Ces réunions n’avaient pas vocation à produire des annonces spectaculaires ni à alimenter une communication politique. Leur objectif était plus modeste, mais fondamental : rétablir une forme de dialogue fonctionnel, même indirect, entre des acteurs engagés dans une confrontation prolongée. Washington y cherchait un canal fiable pour tester des options de désescalade ciblée et aborder des dossiers concrets sans passer par des intermédiaires hostiles. Kyiv y voyait une opportunité de faire entendre ses priorités sécuritaires et humanitaires dans un cadre respectueux de sa souveraineté. Moscou, enfin, y trouvait un espace qui n’était ni accusatoire ni instrumentalisé, condition indispensable à toute discussion sérieuse.

Si les Émirats ont pu jouer ce rôle, c’est en raison d’un positionnement diplomatique construit sur la durée. Abou Dhabi pratique une neutralité active, assumée et lisible, qui ne repose ni sur l’ambiguïté ni sur le double discours. Les Émirats entretiennent des relations stratégiques solides avec les États-Unis, des liens politiques et économiques suivis avec la Russie, et un dialogue ouvert avec l’Ukraine. Cette capacité à parler à tous, sans exclusive ni alignement automatique, constitue aujourd’hui un capital diplomatique rare.

Contrairement à d’autres capitales, les Émirats n’abordent pas le conflit ukrainien à travers une grille idéologique ou morale. Leur approche est résolument pragmatique, centrée sur la gestion des risques, la réduction des tensions et la recherche de solutions concrètes, même partielles. Cette méthode, parfois critiquée par ceux qui confondent diplomatie et posture morale, s’avère pourtant essentielle dans un conflit où les positions de principe ont souvent remplacé l’action efficace.

Le rôle d’Abou Dhabi repose également sur une culture de la discrétion diplomatique. Les réunions organisées aux Émirats se déroulent à l’abri de la surmédiatisation et des pressions politiques internes, permettant aux interlocuteurs de s’exprimer sans craindre l’exploitation immédiate de leurs propos. Dans une guerre où chaque déclaration publique est scrutée, instrumentalisée et parfois surinterprétée, cette confidentialité constitue un atout stratégique majeur.

Au-delà du dossier ukrainien, ces réunions illustrent une évolution plus profonde de l’ordre international. La diplomatie du XXIᵉ siècle ne se limite plus aux capitales occidentales traditionnelles. Elle s’appuie de plus en plus sur des puissances intermédiaires capables de combiner stabilité politique, crédibilité internationale et autonomie stratégique. Les Émirats arabes unis incarnent pleinement ce modèle, en s’affirmant non comme une puissance de confrontation, mais comme une puissance de stabilité.

En accueillant ces échanges sensibles entre Américains, Ukrainiens et Russes, Abou Dhabi ne prétend pas résoudre seule un conflit aux racines profondes. Elle assume toutefois un rôle essentiel : maintenir ouverts des canaux de dialogue à un moment où la tentation de la rupture totale domine. Dans un monde fragmenté, où la guerre en Ukraine agit comme un révélateur des dysfonctionnements du système international, cette capacité à préserver le dialogue constitue en soi un facteur stratégique de premier plan.

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