Par Isaac Hammouch
L’hôpital psychiatrique d’Inzegane est aujourd’hui le révélateur brutal d’un échec politique et moral. Tandis que le Maroc consacre des ressources considérables à des projets de prestige et à des infrastructures sportives destinées à renforcer son image internationale, cet établissement public, censé soigner et protéger des citoyens parmi les plus vulnérables, s’enfonce dans une dégradation alarmante, tant humaine que matérielle.
À l’issue de plusieurs semaines d’enquête journalistique, fondée sur des échanges directs avec des familles de patients et avec un employé de l’hôpital ayant exigé l’anonymat par peur de représailles, un constat s’impose avec gravité : les patients ne sont pas soignés dans des conditions dignes, et leur état s’aggrave souvent au fil de l’hospitalisation. Des personnes admises avec des troubles psychiatriques sérieux mais stabilisables ressortent plus fragilisées, plus désorientées, parfois brisées. D’autres restent internées pendant de longues périodes sans suivi thérapeutique structuré, sans projet de soins individualisé, sans perspective claire de sortie ou de réinsertion.
L’un des éléments les plus préoccupants concerne le manque chronique de médicaments de traitement. Selon plusieurs témoignages concordants, des traitements essentiels font régulièrement défaut ou sont administrés de manière irrégulière, faute de stocks suffisants. Cette pénurie compromet gravement la stabilité des patients, provoque des rechutes, accentue l’agressivité ou le repli, et transforme l’hospitalisation en facteur aggravant plutôt qu’en solution thérapeutique. Dans un hôpital psychiatrique, l’absence de médicaments adaptés n’est pas un simple dysfonctionnement : c’est une mise en danger directe des patients.
À cela s’ajoute une dégradation catastrophique du bâtiment. Les locaux sont décrits comme insalubres, vétustes et indignes d’un établissement de santé : murs fissurés, installations sanitaires défaillantes, manque d’hygiène, espaces surpeuplés et inadaptés à la prise en charge psychiatrique. Cette détérioration matérielle renforce le sentiment d’abandon, affecte la santé mentale des patients et témoigne d’années de négligence sans aucune politique sérieuse de rénovation ou de mise aux normes.
Les familles évoquent une institution fermée, opaque, où l’information circule mal et où la souffrance des patients semble invisible. L’employé interrogé décrit un climat interne dominé par la peur et le silence. Le manque de personnel, l’insuffisance de surveillance – notamment la nuit – et l’absence de contrôles réguliers créent un environnement dangereux, où les patients les plus vulnérables sont livrés à eux-mêmes.
Parmi les faits les plus graves rapportés figurent des allégations d’agressions sexuelles visant des patients internés. Ces éléments sont évoqués avec prudence, au conditionnel, en l’absence de plaintes officielles, mais leur récurrence dans les témoignages recueillis ne peut être ignorée. La vulnérabilité psychique des victimes potentielles, leur incapacité à témoigner, la peur des familles et l’absence de mécanismes indépendants de signalement contribuent à un silence lourd et inquiétant. Dans un État qui se revendique respectueux des droits humains, de telles allégations devraient déclencher immédiatement une enquête indépendante. Or, aucune réaction visible n’est à ce jour constatée.
Ce silence révèle une réalité plus profonde : le retrait de l’État et du ministère de la Santé de leurs responsabilités fondamentales. L’hôpital psychiatrique d’Inzegane semble évoluer hors de tout radar politique et administratif. Pas d’audits sérieux, pas d’inspections régulières, pas de communication publique, pas de plan d’urgence. La santé mentale demeure le parent pauvre des politiques publiques, alors même qu’elle touche des milliers de familles et conditionne l’équilibre social.
La question des droits de l’homme se pose ici avec une acuité particulière. Où sont-ils lorsque des citoyens internés ne disposent même pas de médicaments essentiels, lorsqu’ils vivent dans des bâtiments délabrés, lorsqu’ils ne sont ni protégés ni écoutés ? Où sont-ils lorsque les priorités budgétaires privilégient la vitrine internationale au détriment des obligations primaires de l’État : soigner, protéger, garantir la dignité humaine ?
L’hôpital psychiatrique d’Inzegane n’est pas seulement un établissement en difficulté. Il est devenu le symbole d’un abandon politique assumé par le silence. En tant que journaliste, je continuerai à suivre cette affaire avec rigueur et détermination. Si rien ne bouge, si les responsables politiques et administratifs persistent dans l’inaction, cette réalité sera documentée, exposée et portée dans l’espace public. Gouverner ne consiste pas seulement à construire ce qui se voit, mais à assumer ce qui se cache derrière les murs, là où se joue la dignité des citoyens les plus fragiles.




