Par Lahcen Isaac Hammouch
En Belgique, les églises évangéliques font désormais partie du paysage religieux ordinaire. Elles sont visibles dans les grandes villes, parfois installées dans d’anciens commerces, des salles polyvalentes ou des entrepôts reconvertis. Elles rassemblent des croyants belges mais surtout des fidèles issus de l’immigration africaine, latino-américaine ou caribéenne. Pour beaucoup, ces communautés jouent un rôle positif : elles offrent un cadre spirituel, une entraide sociale, un sentiment d’appartenance et une reconnaissance symbolique souvent absente ailleurs.
Mais derrière cette réalité vivante et multiple, les autorités belges, les services sociaux et certaines familles tirent depuis plusieurs années un signal d’alarme : dans une partie de ces structures, des pratiques problématiques apparaissent, touchant des personnes concrètes, parfois durablement fragilisées. Il ne s’agit pas de mettre en cause une foi ou une confession, mais de documenter des faits, des mécanismes et des parcours humains.
Les chiffres disponibles permettent d’objectiver le phénomène. Le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN), organe officiel rattaché au SPF Justice, a analysé les demandes reçues entre 2017 et 2023. Sur cette période, plus de 85 % des sollicitations proviennent directement de citoyens. Dans près de trois quarts des cas, ce sont des proches – parents, conjoints, frères, sœurs – qui s’adressent au Centre parce qu’ils s’inquiètent pour un membre de leur famille. Le CIAOSN constate aussi que la catégorie la plus fréquemment citée dans les demandes concerne des organisations se réclamant du christianisme, et plus particulièrement des groupes issus du protestantisme évangélique et pentecôtiste. On y retrouve plus d’une centaine de signalements pour chacun de ces courants sur la période étudiée, un niveau comparable à celui d’autres mouvements religieux bien connus du grand public.
Derrière ces chiffres, il y a des histoires. Celles de femmes seules, arrivées récemment en Belgique, à qui l’on promet protection et reconnaissance. Celles de familles qui voient un proche s’éloigner, couper les ponts, abandonner un emploi ou des soins médicaux parce qu’un pasteur lui a affirmé que « Dieu pourvoira ». Celles de fidèles à qui l’on demande de verser la dîme, puis des « offrandes exceptionnelles », parfois au-delà de leurs moyens, avec la conviction que leur salut, leur guérison ou leur réussite matérielle en dépendent.
Les autorités belges soulignent un point essentiel : très peu de ces situations donnent lieu à des plaintes formelles. La peur, la honte, la pression spirituelle et la crainte de représailles symboliques ou communautaires expliquent largement ce silence. Ce décalage entre le nombre de situations préoccupantes et le faible volume de procédures judiciaires est aujourd’hui l’un des principaux angles morts du débat public.
Lorsque des dossiers arrivent devant les tribunaux, ils révèlent parfois des abus graves. L’une des affaires les plus documentées concerne un réseau lié à une petite église évangélique d’origine brésilienne active en Belgique. Sous couvert d’aide spirituelle et sociale, des centaines de personnes en situation irrégulière ont été exploitées dans le secteur du nettoyage. La justice a établi que plus de 450 travailleurs avaient été victimes d’un système mêlant dépendance, promesses de régularisation et pressions financières. Le principal responsable, présenté comme pasteur, a été condamné à une lourde peine de prison, tout comme plusieurs complices, et les victimes ont obtenu réparation. Cette affaire a marqué un tournant : elle a montré que la dimension religieuse pouvait servir de levier puissant pour instaurer la confiance et neutraliser l’esprit critique de personnes déjà vulnérables.
D’autres dossiers, plus anciens ou moins médiatisés, rappellent que le risque n’est pas propre aux églises évangéliques mais à toute structure où l’autorité spirituelle n’est pas encadrée. En Belgique, l’histoire judiciaire a déjà montré que des figures religieuses, investies d’un pouvoir moral fort, pouvaient commettre des crimes graves sans être immédiatement mises en cause, précisément en raison du respect ou de la peur qu’elles inspiraient.
Sur le plan institutionnel, la Belgique reconnaît officiellement le culte protestant-évangélique et en finance certaines structures. Les statistiques du SPF Justice montrent une progression lente mais continue du nombre de ministres du culte protestant-évangélique reconnus ces dernières années. Cette reconnaissance n’implique cependant aucun contrôle doctrinal et laisse une grande autonomie aux communautés locales. C’est à ce niveau que se situe l’enjeu : beaucoup d’églises fonctionnent de manière saine, mais d’autres échappent à tout contre-pouvoir, sans formation théologique encadrée ni mécanisme interne de prévention des abus.
Informer le public sur ces réalités n’est pas un acte hostile à la liberté religieuse. C’est au contraire une condition de sa protection. Les autorités belges le rappellent régulièrement : ce qui est surveillé, ce ne sont pas les croyances, mais les pratiques qui portent atteinte à la dignité humaine, à l’intégrité psychologique, à la santé ou aux droits fondamentaux. Mettre des mots sur les mécanismes d’emprise, donner des chiffres fiables, rappeler l’existence de victimes et de décisions de justice, c’est permettre aux citoyens, aux familles et aux fidèles eux-mêmes de distinguer la foi libre de son instrumentalisation.
En Belgique, le défi n’est pas théologique. Il est profondément humain.







