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Lahcen Isaac Hammouch « Maroc 2025 – Quand les garants de la presse deviennent ses fossoyeurs »

Depuis vingt ans, la presse marocaine vacille entre espoir et désillusion, mais rarement une affaire aura révélé avec autant de brutalité les failles d’un système épuisé. Dans la nuit du 20 novembre 2025, un simple enregistrement audio publié par le journaliste Hamid El Mehdaoui a suffi pour mettre à nu l’une des institutions les plus sensibles du pays : le comité de déontologie chargé de juger les journalistes. Ce qui devait rester une réunion interne, confidentielle et supposée impartiale, s’est retrouvé exposé au grand jour, révélant un climat délétère, des propos humiliants et un fonctionnement opaque qui n’a plus rien à voir avec l’idée même d’autorégulation.

L’impact est immédiat. Dans un pays où les communiqués institutionnels tendent à arrondir les angles, la réaction de la commission provisoire a surpris par son agressivité. Elle dénonce une manipulation, affirme que les extraits sont sortis de leur contexte, et menace de poursuites. Autrement dit, elle tente d’éteindre l’incendie. Mais le feu est déjà partout. Car la question n’est plus seulement de savoir si l’audio est authentique ou non. La question, plus profonde, plus dangereuse pour le système, est la suivante : comment se fait-il que des responsables censés être les gardiens de l’éthique journalistique puissent tenir de tels propos, même en privé, même “hors contexte” ?

Le Syndicat national de la presse marocaine, habituellement prudent dans ses déclarations, a réagi avec une fermeté jamais vue. Les mots choisis – “faits graves”, “dérives inédites”, “atteinte à la dignité” – sont d’une sévérité inhabituelle. Ils indiquent clairement que la confiance entre les journalistes et leurs régulateurs est rompue. Quand un syndicat accuse un comité d’autorégulation de cibler des journalistes et de dénaturer l’esprit de la profession, c’est tout le système qui se fissure.

Le Parti de la Justice et du Développement, pourtant marginalisé politiquement ces dernières années, a saisi l’occasion pour mettre en lumière ce que beaucoup chuchotaient sans oser le dire : la commission provisoire, prolongée encore et encore sans véritable fondement légal, a perdu toute légitimité. Le PJD parle d’extrême gravité, d’un glissement dangereux, d’une dérive antidémocratique. Ce discours, longtemps réservé aux ONG et aux militants, entre désormais dans les institutions. La rupture n’est plus souterraine. Elle est publique.

Au Parlement, les premières interpellations se multiplient. Des députées demandent au ministre de la Communication de s’expliquer. Elles évoquent, elles aussi, des “dérives graves”, un manque de neutralité, une atteinte à la confiance dans les institutions. Quand un Parlement commence à douter de ses propres organes de régulation, ce n’est plus un incident. C’est une crise politique.

Cette affaire n’arrive pas dans un désert. Elle vient s’ajouter à une longue liste de dossiers qui, depuis des années, témoignent d’un glissement dangereux. Hamid El Mehdaoui lui-même incarne cette tension permanente : condamné en 2017, emprisonné, de nouveau jugé en 2024 et en 2025, poursuivi sous le Code pénal au lieu de la loi sur la presse. D’autres noms reviennent comme des blessures ouvertes : Taoufik Bouachrine, Soulaiman Raissouni, Ali Anouzla. Des journalistes poursuivis, harcelés, ruinés, parfois brisés. Des journaux fermés. Des procès interminables. Des amendes écrasantes. Des campagnes de diffamation orchestrées. Des cartes professionnelles accordées ou refusées selon l’humeur d’une institution.

Le modèle marocain d’autorégulation est devenu une coquille vide, un outil de discipline plus que de liberté, un espace où l’arbitraire se cache derrière la bureaucratie. Les enregistrements divulgués ne sont pas une exception, ils sont la preuve que le cœur même du système est malade. Ce qui choque aujourd’hui n’est pas tant ce qui est dit, mais le fait que ces mots puissent être prononcés dans une instance censée représenter l’éthique, l’équité et la justice. Quand les garants deviennent les fossoyeurs, la profession entière se retrouve orpheline.

Le drame est que cette crise aurait pu être évitée. Depuis des années, les journalistes, les syndicats indépendants, les chercheurs en communication, les ONG internationales alertent sur les dérives du secteur. Ils évoquent l’ingérence politique, la précarisation économique, l’autocensure, et la transformation de la presse en instrument de pouvoir. Le gouvernement a répondu par des commissions provisoires, des réformes inachevées, des lois annoncées puis repoussées. On a entretenu un modèle fragile, bricolé, sans colonne vertébrale solide. Aujourd’hui, il explose en plein vol.

Le Maroc ne peut plus se permettre de continuer comme avant. Cette affaire est une ligne rouge. Si elle n’est pas suivie d’un changement profond, radical, réel, alors elle ne sera qu’un scandale de plus dans un pays qui en compte déjà trop. La presse n’est pas un luxe. Elle n’est pas un caprice. Elle n’est pas un champ de bataille pour des rivalités internes. Elle est la condition d’une société moderne, d’une économie saine, d’une démocratie crédible.

Il faut reconstruire. Repenser. Réformer sans hypocrisie. Clarifier le cadre légal. Protéger les journalistes contre les poursuites pénales. Démanteler les mécanismes de contrôle indirect. Garantir l’indépendance des instances disciplinaires. Ouvrir les nominations. Assainir le financement. Exiger la transparence totale. Mettre fin à l’ère des commissions provisoires à durée indéterminée.

Ce qui s’est passé en novembre 2025 doit rester dans l’histoire comme un tournant. Les Marocains ne sont plus dupes. Ils voient. Ils entendent. Ils comprennent. Et leur patience s’épuise face à un système qui refuse le changement alors que la société, elle, a déjà changé.

La vérité, qu’on la diffuse ou qu’on tente de la censurer, finit toujours par sortir. Et cette fois, elle dit une chose simple : il est temps que le Maroc cesse de punir ses journalistes et commence enfin à les écouter.

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