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Eddy Van Ryne: « Sun Tzu et la guerre hybride »

ACTUALITEEddy Van Ryne: "Sun Tzu et la guerre hybride"

Le concept de guerre hybride a suscité un intérêt croissant au cours des dernières décennies dans les analyses militaires et stratégiques. Alors que la guerre traditionnelle se caractérise souvent par un front clairement défini et des forces identifiables, la guerre hybride se déroule, au contraire, dans les zones grises entre guerre et paix, entre militaire et civil, entre conventionnel et non conventionnel.
Elle mobilise un large éventail de moyens : propagande, cyberattaques, pression économique, espionnage, sabotage, utilisation de mercenaires ou de soldats non identifiables (souvent recrutés via Internet et payés en cryptomonnaies), chantage diplomatique et parfois même recours à la force militaire classique.

Bien que le terme hybride paraisse moderne et souvent associé aux conflits du XXIᵉ siècle, nombre de ses principes fondamentaux sont loin d’être nouveaux. En réalité, on en retrouve déjà les fondements dans l’art militaire classique chinois, et notamment dans le célèbre ouvrage de Sun Tzu, L’Art de la guerre.

Cet essai se propose de montrer comment les idées centrales de Sun Tzu se retrouvent dans la guerre hybride contemporaine : la tromperie, l’usage de moyens non militaires, la flexibilité, le rôle de l’information et du renseignement, ainsi que la dimension morale et psychologique. L’objectif est de démontrer que la philosophie de Sun Tzu, bien que vieille de plus de deux mille ans, reste d’une étonnante actualité et constitue même la base de ce que l’on présente aujourd’hui comme une innovation stratégique. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’une révolution conceptuelle, mais de la réinterprétation, sous des formes nouvelles, de techniques anciennes poursuivant toujours le même but : vaincre sans combat direct.

La tromperie comme fondement

L’un des aphorismes les plus célèbres de Sun Tzu est : « Toute guerre repose sur la tromperie. »
Il met ainsi en avant l’importance de saper la perception de l’adversaire. En lui fournissant de fausses informations ou en semant le doute dans son esprit, on affaiblit sa capacité de jugement rationnel. À l’époque de Sun Tzu, cela passait par la diffusion de rumeurs, des manœuvres trompeuses ou la dissimulation de mouvements de troupes.

Un exemple classique de l’histoire moderne illustre parfaitement ce principe : l’« Opération Fortitude » durant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait de faire croire aux Allemands que le débarquement allié aurait lieu dans le Pas-de-Calais plutôt qu’en Normandie. Le général américain George S. Patton fut à la tête d’une armée fictive composée de chars gonflables, d’avions factices et d’un faux trafic radio et médiatique destiné à tromper les services de renseignement allemands. Résultat : les forces allemandes concentrèrent leurs défenses sur Calais, affaiblissant la Normandie. Cette opération fut une tromperie militaire dans le cadre d’une guerre ouverte.

Aujourd’hui, la tromperie dépasse largement le champ militaire pour envahir la sphère civile. Les campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux, les deepfakes ou la diffusion massive de propagande poursuivent le même objectif : désorienter l’adversaire et diviser la population. Les « usines à trolls » russes, mais aussi d’autres opérations d’influence étatiques ou non-étatiques, sont les équivalents contemporains de la stratégie classique de Sun Tzu. La logique reste la même : inutile d’écraser l’ennemi par la force brute, il suffit de miner sa capacité à raisonner et à se fier à ses institutions.

Éviter l’affrontement direct

Sun Tzu affirme que la forme la plus accomplie de la guerre consiste à soumettre l’ennemi sans livrer bataille. Le commandant capable de triompher sans combat est, selon lui, le plus compétent de tous. Cette idée est au cœur de son approche indirecte.

La guerre hybride applique ce principe presque à la lettre. Là où les guerres conventionnelles sont coûteuses et risquées, la guerre hybride permet d’atteindre des objectifs stratégiques sans confrontation ouverte. Les cyberattaques qui paralysent des infrastructures critiques, les sanctions économiques, ou la pression diplomatique subtile sont autant de moyens d’imposer sa volonté sans déployer de troupes.

Les médias et services de renseignement européens observent une multiplication d’opérations de sabotage à faible coût et difficilement attribuables, souvent menées via des canaux cryptés, impliquant parfois des individus vulnérables ou marginalisés, voire des mineurs. (The Guardian, 4 mai 2025 ; Dr. Bart Schuurman, Université de Leiden).
Des exemples concrets incluent l’incendie criminel d’un centre commercial à Varsovie en mai 2024, ou la tentative d’incendie d’une usine de peinture à Wroclaw en janvier 2024.

Ainsi, l’idéal de Sun Tzu — vaincre sans combattre — trouve dans ces pratiques une traduction contemporaine.

Flexibilité et adaptation

Un autre thème central chez Sun Tzu est la flexibilité. Il enseigne qu’une armée doit s’adapter aux circonstances, tout comme l’eau s’adapte au terrain qu’elle rencontre. Les stratégies rigides mènent à la défaite.

Cette capacité d’adaptation est également au cœur de la guerre hybride : la rapidité à passer d’un mode d’action à un autre — cyberattaque, diplomatie, actions paramilitaires, opérations médiatiques — fait sa force. Il ne s’agit pas d’un plan fixe, mais d’un ensemble d’actions coordonnées, ajustées en fonction des opportunités. L’adversaire est ainsi constamment forcé de réagir, sans jamais pouvoir reprendre l’initiative.

Un outil particulièrement efficace dans ce cadre est celui des sociétés militaires privées, comme Blackwater ou Wagner (toutes deux ayant changé de nom et de structure depuis). Ces entités permettent à des États de mener des guerres sans en assumer officiellement la responsabilité. Elles ne sont pas soumises aux mêmes contraintes juridiques que les forces armées régulières — ce qui, bien sûr, n’implique pas que ces dernières respectent toujours le droit international humanitaire.

Exploitation des faiblesses

Selon Sun Tzu, le général avisé cherche toujours les faiblesses de l’ennemi et évite ses points forts. Cela peut signifier attaquer une position peu défendue, mais aussi exploiter les faiblesses psychologiques ou politiques.

La guerre hybride s’inscrit pleinement dans cette logique. Elle s’appuie sur les fractures internes des sociétés adverses : divisions politiques, tensions ethniques, perte de confiance envers les institutions. Ces failles sont délibérément aggravées par des acteurs extérieurs. Les cyberattaques ciblent souvent les maillons les plus faibles des infrastructures.

On a vu récemment, par exemple, une cyberattaque contre un prestataire externe de l’aéroport de Zaventem, survenue au même moment que des attaques de drones contre deux aéroports danois et celui de Munich.
L’art, ici, n’est pas de forcer les murs les plus solides, mais de trouver les portes restées ouvertes — exactement comme le recommandait Sun Tzu.

Renseignement et espionnage

Un chapitre entier de L’Art de la guerre est consacré à l’espionnage. Sun Tzu y explique que la connaissance de l’ennemi est essentielle, et que les espions sont la clé de la victoire. Sans information, une armée avance dans le noir.

Il distingue cinq types d’espions :

  1. Les espions locaux, habitants du territoire ennemi connaissant le terrain et les coutumes ;
  2. Les espions intérieurs, membres de l’administration ou de l’armée adverse ;
  3. Les doubles espions, agents ennemis démasqués et utilisés pour diffuser de fausses informations ;
  4. Les espions sacrifiés, qui transmettent délibérément de fausses informations au prix de leur vie ;
  5. Les espions survivants, qui reviennent avec des renseignements précieux.

Lorsque ces cinq catégories agissent en synergie sous la direction d’un chef compétent et de confiance, Sun Tzu parle de la forme la plus élevée de maîtrise stratégique.

Dans le monde moderne, cette doctrine se traduit par la guerre de l’information : cyberespionnage, piratage, collecte de données, surveillance massive, et manipulation de l’opinion via les réseaux sociaux. L’objectif n’est plus seulement de recueillir des informations, mais aussi de contrôler, perturber ou orienter les flux informationnels de l’adversaire.

Dans une démocratie moderne, où les services de renseignement agissent dans un cadre légal strict et sous contrôle parlementaire, maintenir cet équilibre entre efficacité et légalité constitue un défi majeur.

Guerre psychologique et moral

Sun Tzu accorde enfin une grande importance au moral — celui des troupes comme celui de l’ennemi. Briser la volonté de l’adversaire est souvent plus efficace que de détruire sa puissance matérielle.

La guerre hybride s’inspire directement de ce principe. L’objectif n’est pas seulement de saper des infrastructures, mais aussi de miner la cohésion sociale : semer le doute chez les citoyens, affaiblir la confiance dans les autorités, amplifier la peur et la polarisation. Un adversaire divisé et démoralisé peut être neutralisé avant même le premier coup de feu.

Bien que souvent décrite comme un phénomène moderne, la guerre hybride trouve clairement ses racines dans la pensée de Sun Tzu. Tromperie, évitement de l’affrontement direct, flexibilité, exploitation des failles, renseignement et guerre psychologique : autant de principes immuables que l’on retrouve dans les conflits contemporains.

On peut donc affirmer que L’Art de la guerre, vieux de plus de deux millénaires, n’est pas seulement un texte historique, mais une clé de lecture essentielle pour comprendre les stratégies du XXIᵉ siècle. La guerre hybride n’est rien d’autre que la traduction pratique de la philosophie de Sun Tzu dans un monde où les champs de bataille se sont étendus à la cybersphère, aux médias, à l’économie et aux marchés financiers.

Celui qui lit Sun Tzu comprend que, malgré les technologies et les époques, l’essence de la guerre n’a pas changé : la victoire la plus intelligente est celle qui s’obtient sans combat.

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