Le Maroc vient une nouvelle fois de franchir un cap inquiétant dans sa politique de “gestion” des animaux errants. Le projet de loi n° 19.25, présenté comme une mesure de “santé publique”, prévoit des amendes allant de 1.500 à 3.000 dirhams pour toute personne qui nourrirait, hébergerait ou soignerait un animal errant. Autrement dit, les gestes de compassion et de solidarité, souvent accomplis par des citoyens et des associations qui pallient l’inaction de l’État, deviendraient désormais un délit.
Cette disposition aberrante, contenue dans les articles 5 et 44 du texte, ne se contente pas de restreindre les libertés citoyennes : elle piétine tout principe élémentaire de bien-être animal. Alors que l’article 36 du même projet de loi prévoit (heureusement) des sanctions allant jusqu’à six mois de prison et 20.000 dirhams d’amende pour maltraitance ou mise à mort intentionnelle, le gouvernement choisit dans le même souffle de criminaliser l’aide aux plus vulnérables. Une hypocrisie flagrante.
Un pays sans politique animale sérieuse
Le Maroc compte entre 1,2 et 1,5 million de chiens errants, concentrés surtout dans les zones urbaines et périurbaines, où les déchets, marchés et décharges constituent leur seule source de nourriture. Les villes comme Salé sont devenues le symbole d’un abandon total : meutes agressives près des plages, dans les quartiers résidentiels, aux abords des stations de tramway.
Chaque année, 100.000 morsures sont recensées, dont 40 % concernent des enfants de moins de 15 ans. La rage animale, avec près de 400 cas annuels, provoque une vingtaine de décès humains. Face à cette réalité, le gouvernement répond par des mesures punitives contre les citoyens solidaires… au lieu d’agir sur les causes :
Absence de campagnes de stérilisation et de vaccination massives.
Infrastructures vétérinaires quasi inexistantes en dehors des grandes villes.
Gestion défaillante des déchets.
Recours récurrent à des méthodes barbares (empoisonnement, tirs) qui provoquent des agonies atroces sur la voie publique.
Une insulte au droit international et à l’image du Maroc
Cette loi va à l’encontre des principes élémentaires de protection animale reconnus par l’Organisation mondiale de la santé animale et les recommandations de l’ONU sur le bien-être animal. Dans de nombreux pays, la tendance est à la capture douce, la stérilisation, la vaccination et la réintégration contrôlée des animaux errants, des méthodes qui réduisent durablement les risques sanitaires.
Le Maroc, lui, choisit la voie inverse : punir la compassion. Cette décision ternit l’image d’un pays qui prétend se moderniser et s’ouvrir au monde, et qui se prépare à accueillir la Coupe du Monde 2030. Quel message veut-on envoyer à la planète ? Un pays capable de construire des stades ultra-modernes, mais incapable de gérer dignement la question animale.
Le “Roi des pauvres”, et les animaux ?
Dans un pays où le souverain est surnommé le “Roi des pauvres”, on pourrait espérer une vision plus humaine, non seulement envers les citoyens en difficulté, mais aussi envers les animaux — souvent appelés les “pauvres parmi les pauvres”. Or, la réalité est tout autre : pas de stratégie nationale, pas de budget sérieux, mais des lois absurdes qui criminalisent la bienveillance.
Les associations, déjà étouffées par le manque de moyens et l’absence de soutien public, dénoncent une mesure indécente, indigne d’un pays qui se dit respectueux de la vie et des valeurs universelles.
Une honte nationale
Cette loi, si elle est adoptée, sera une tache sur l’histoire contemporaine du Maroc. Elle confirmera que la priorité des autorités n’est pas la santé publique, le bien-être animal ou la dignité humaine, mais bien le contrôle et la répression, y compris face aux gestes les plus nobles.
Plutôt que de punir ceux qui nourrissent un chien affamé, le gouvernement devrait :
Lancer un plan national de stérilisation et de vaccination avec un budget dédié.
Créer un réseau d’abris et de refuges publics en partenariat avec les associations.
Former les agents municipaux à des méthodes non-violentes de capture.
Mener des campagnes de sensibilisation à l’hygiène, à la gestion des déchets et à la cohabitation responsable.
En l’état, ce projet de loi est un acte de régression morale et politique. Il ne protège ni les citoyens, ni les animaux, et ne fera qu’aggraver la souffrance des plus faibles.
Le Maroc veut accueillir des millions de visiteurs pour la Coupe du Monde, mais semble oublier que la dignité d’une nation se mesure aussi à la façon dont elle traite ses animaux. Punir la compassion est indéfendable. L’histoire retiendra ce choix comme une honte nationale.







