Un basculement silencieux mais profond
Le Maroc traverse l’une des périodes les plus incertaines de son histoire contemporaine. À la crise économique qui frappe de plein fouet les classes moyennes et populaires s’ajoute une désaffection politique inédite, dans un contexte d’érosion rapide de la légitimité des institutions. Ce cocktail explosif ouvre un boulevard à la résurgence du Parti de la Justice et du Développement (PJD), représentant de l’islam politique marocain, que beaucoup croyaient enterré depuis sa débâcle électorale de 2021. Pourtant, dans les marges du système, dans les quartiers périphériques, les villages enclavés, les associations de quartier, les mosquées, les réseaux sociaux, le PJD n’a jamais cessé de reconstruire patiemment son appareil militant. Plus qu’un simple retour, c’est une reconfiguration stratégique en cours, qui fait peser une réelle menace sur l’équilibre démocratique, institutionnel et identitaire du royaume.
- Le PJD : d’une débâcle électorale à une reconquête souterraine
1.1 Une défaite politique brutale mais mal interprétée
Aux élections de septembre 2021, le PJD s’effondre, passant de 125 à 13 sièges au Parlement. Cette sanction électorale est le résultat d’un profond ressentiment populaire après dix années de pouvoir, où le parti islamiste, au lieu d’incarner une alternative morale, s’est fondu dans les logiques clientélistes et néolibérales qu’il prétendait combattre. Il a notamment porté, sous couvert d’obéissance à l’État, plusieurs réformes antisociales : suppression des subventions à l’essence, réforme controversée du système de retraite, gestion opaque du dialogue social. De surcroît, le PJD s’est progressivement éloigné de sa base militante, frustrée par les compromis jugés excessifs avec le Palais et par une absence de réforme morale du système. Sa chute en 2021 a été brutale, mais elle n’a pas été accompagnée d’une disparition de ses infrastructures, ni d’une perte d’influence dans les sphères invisibles du pouvoir.
1.2 Une machine islamiste discrète mais puissante
Depuis 2022, le PJD a investi massivement dans la reconstruction de son maillage local. Il peut s’appuyer sur des milliers d’associations de bienfaisance, culturelles et éducatives, souvent financées par des dons de la diaspora ou des mécènes liés aux milieux religieux conservateurs. Ces structures offrent une aide concrète dans les quartiers oubliés : distributions alimentaires, aide médicale, soutien scolaire, médiation familiale. En parallèle, le PJD reste influent dans plus de la moitié des mosquées du pays, en dépit des efforts du ministère des Habous pour contrôler les prêches. Cette présence lui permet de maintenir un lien émotionnel fort avec une partie de la population qui se sent abandonnée par l’État. Enfin, le parti islamiste a opéré une mutation numérique, développant une stratégie de communication virale sur les réseaux sociaux, avec des contenus courts, émotionnels, accusateurs, qui rencontrent un grand succès, notamment auprès de la jeunesse désœuvrée.
- Le gouvernement Akhannouch : un pouvoir sans projet ni vision
2.1 Une gestion technocratique coupée du réel
Aziz Akhannouch, chef d’un gouvernement dominé par les hommes d’affaires, avait promis efficacité, rigueur et modernisation. Il a surtout incarné un style technocratique déconnecté des réalités sociales. Son gouvernement est perçu comme celui des élites : des ministres issus de grandes fortunes, des projets portés par des cabinets de conseil, des politiques publiques inintelligibles pour les citoyens ordinaires. Dans un contexte de crise, le langage du pouvoir est resté celui de la croissance abstraite et des mégaprojets, alors que la population attendait des solutions concrètes à ses problèmes de logement, d’éducation, de santé, d’emploi.
2.2 Une économie sous perfusion, une jeunesse abandonnée
L’année 2023 a été particulièrement rude. L’inflation a atteint 10,5 %, impactant lourdement le pouvoir d’achat, notamment en milieu urbain. Le taux de chômage des jeunes diplômés a dépassé 38 %, provoquant une frustration massive chez une jeunesse éduquée mais sans débouché. L’effondrement des investissements étrangers directs (-42 % depuis 2021) montre une perte de confiance des partenaires économiques. Le tourisme, pilier de l’économie marocaine, reste fragile face aux crises géopolitiques et climatiques. L’économie informelle représente désormais plus de 40 % du PIB, illustrant le décrochage de l’État par rapport à la réalité du terrain.
2.3 Un système corrompu, des scandales sans conséquences
L’affaire des cartesoles, révélant un détournement de 280 millions de dirhams au sein du ministère de l’Éducation, a choqué l’opinion. Mais ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Plusieurs membres du gouvernement sont soupçonnés de conflits d’intérêts entre leur fonction ministérielle et leurs affaires personnelles. Pourtant, aucune enquête judiciaire sérieuse n’a été menée, alimentant un sentiment d’impunité généralisée. La Banque mondiale elle-même a tiré la sonnette d’alarme en dénonçant que plus de 80 % des entreprises marocaines évoluent dans l’illégalité, à cause de l’opacité des règles, du favoritisme et de la corruption endémique.
- Le PJD en campagne : mobilisation sociale, discours radical et alliances troubles
3.1 Un terrain conquis rue par rue
La reconquête du PJD ne se fait pas dans les studios de télévision, mais sur le terrain. Ramadan 2024 : 4,2 millions de repas distribués, gratuitement. Des dispensaires mobiles offrent des soins de base. Dans les quartiers populaires, des jeunes volontaires donnent des cours gratuits à des élèves en difficulté. Cette stratégie s’appuie sur un activisme de proximité, apparemment apolitique, mais profondément structurant. Le PJD reconstruit ainsi son capital politique en répondant à des besoins concrets, là où l’État est absent.
3.2 Un discours accusateur et victimaire
Les figures du PJD accusent ouvertement le pouvoir d’avoir organisé un « coup d’État électoral » en 2021. Le parti se présente comme la seule force politique à avoir tenté de moraliser la vie publique, avant d’en être écarté par une oligarchie corrompue. Ce discours fonctionne particulièrement bien dans les zones où les services publics se sont effondrés. L’islam politique prospère sur le ressentiment, la colère sociale, et le vide idéologique des partis traditionnels.
3.3 Des alliances idéologiques dangereuses
En parallèle, le PJD resserre ses liens avec le Mouvement Unicité et Réforme (MUR), dont les prêches dans certaines mosquées flattent un islam identitaire. Le parti dialogue aussi avec des salafistes dits “modérés”, mais dont les discours sur les femmes, les libertés individuelles ou les minorités religieuses contredisent les principes constitutionnels. Plus grave encore, des connexions commencent à apparaître entre certaines ONG proches du PJD et des réseaux islamistes transnationaux, notamment turcs et qatariens.
- Un système politique figé, incapable de se renouveler
Le système marocain repose sur une monarchie centrale, entourée d’élites politiques, économiques et administratives en place depuis des décennies. Mais ce système ne parvient plus à produire du sens ni à offrir des perspectives.
4.1 Une oligarchie politique endogamique
La majorité des ministres et députés sont issus des mêmes milieux, souvent formés dans les mêmes grandes écoles, appartenant à un entre-soi élitiste. Le personnel politique est perçu comme déconnecté, arrogant et inamovible. Cela alimente un rejet systémique, y compris chez les jeunes fonctionnaires ou les cadres intermédiaires.
4.2 Une jeunesse sans repère politique
La majorité des jeunes Marocains ne croit plus aux élections. Selon les derniers sondages, 82 % des moins de 35 ans déclarent ne faire confiance à aucun parti politique. Ce chiffre est alarmant, car il signe la fin de la croyance dans le changement pacifique par les urnes.
- Scénarios 2026 : vers une victoire islamiste par défaut ?
Le retour du PJD ne signifierait pas une adhésion idéologique, mais une sanction. Une victoire par défaut, par rejet, par colère. Trois scénarios se dessinent :
Scénario 1 : victoire forte (80-100 sièges) – si la colère sociale n’est pas canalisée, le PJD pourrait reconquérir le leadership du Parlement.
Scénario 2 : retour modéré (40-60 sièges) – capable de négocier une coalition, avec une influence réelle.
Scénario 3 : retour symbolique (20-30 sièges) – présence visible mais minoritaire.
- Le risque frériste : le Maroc face à un basculement idéologique
Le retour des islamistes au Maroc ne serait pas un simple fait électoral. Il s’inscrirait dans une stratégie plus large, portée par les Frères musulmans à l’échelle internationale, visant à affaiblir les États séculiers arabes en crise. La France, la Belgique, l’Allemagne, mais aussi la Jordanie et l’Égypte ont déjà mis en garde contre cette menace :
En France, la loi contre le séparatisme vise notamment les structures liées aux Frères musulmans.
En Belgique, les services de renseignement alertent sur les réseaux islamistes actifs à Bruxelles, notamment dans l’éducation et les médias.
En Jordanie, le roi Abdallah a publiquement dénoncé les alliances entre mouvements islamistes et forces étrangères hostiles.
En Tunisie, la chute d’Ennahda après dix ans de pouvoir montre que l’islamisme politique finit souvent en échec, mais après avoir profondément fracturé la société.
Le Maroc doit tirer les leçons de ces expériences, avant qu’il ne soit trop tard.
Conclusion : l’alternative ou le chaos
Le Maroc est à la croisée des chemins. Soit il engage des réformes profondes, systémiques et inclusives, en réhabilitant la justice, en renouvelant son personnel politique, en instaurant une véritable économie sociale. Soit il s’abandonne à un cycle d’alternances trompeuses, dans lequel l’islamisme politique pourrait se réinstaller comme une fausse réponse au désespoir collectif.
L’heure est grave. Le pays ne peut plus se contenter de cosmétique. Le risque n’est pas simplement électoral. Il est civilisationnel.






